Страница 9 из 24
VIII
Rivière était sorti pour marcher un peu et tromper le malaise qui reprenait, et lui, qui ne vivait que pour l'action, une action dramatique, sentit bizarrement le drame se déplacer, devenir perso
Puis, vers onze heures du soir, respirant mieux, il s'achemina dans la direction du bureau. Il divisait lentement, des épaules, la foule qui stagnait devant la bouche des cinémas. Il leva les yeux vers les étoiles, qui luisaient sur la route étroite, presque effacées par les affiches lumineuses, et pensa: «Ce soir avec mes deux courriers en vol, je suis responsable d'un ciel entier. Cette étoile est un signe, qui me cherche dans cette foule, et qui me trouve: c'est pourquoi je me sens un peu étranger, un peu solitaire.»
Une phrase musicale lui revint: quelques notes d'une sonate qu'il écoutait hier avec des amis. Ses amis n'avaient pas compris: «Cet art-là nous e
«Peut-être…» avait-il répondu.
Il s'était, comme ce soir, senti solitaire, mais bien vite avait découvert la richesse d'une telle solitude. Le message de cette musique venait à lui, à lui seul parmi les médiocres, avec la douceur d'un secret. Ainsi le signe de l'étoile. On lui parlait, par-dessus tant d'épaules, un langage qu'il entendait seul.
Sur le trottoir on le bousculait; il pensa encore: «Je ne me fâcherai pas. Je suis semblable au père d'un enfant malade, qui marche dans la foule à petits pas. Il porte en lui le grand silence de sa maison.»
Il leva les yeux sur les hommes. Il cherchait à reco
Le silence des bureaux lui plut. Il les traversait lentement, l'un après l'autre, et son pas so
Quelque part il rencontrerait l'unique secrétaire de veille. Un homme travaillait quelque part pour que la vie soit continue, pour que la volonté soit continue, et ainsi, d'escale en escale, pour que jamais de Toulouse à Buenos Aires, ne se rompe la chaîne.
«Cet homme-là ne sait pas sa grandeur.»
Les courriers quelque part luttaient. Le vol de nuit durait comme une maladie: il fallait veiller. Il fallait assister ces hommes qui, des mains et des genoux, poitrine contre poitrine, affrontaient l'ombre, et qui ne co
Rivière poussa la porte du bureau de l'exploitation. Une seule lampe allumée créait dans un angle une plage claire. Le cliquetis d'une seule machine à écrire do
– Restez. J'y vais.
Rivière décrocha l'écouteur, reçut le bourdo
– Ici, Rivière.
Un faible tumulte, puis une voix:
– Je vous passe le poste radio.
Un nouveau tumulte, celui des fiches dans le standard, puis une autre voix:
– Ici, le poste radio. Nous vous communiquons les télégrammes.
Rivière les notait et hochait la tête:
– Bien… Bien…
Rien d'important. Des messages réguliers de service. Rio de Janeiro demandait un renseignement, Montevideo parlait du temps, et Mendoza de matériel. C'étaient les bruits familiers de la maison.
– Et les courriers?
– Le temps est orageux. Nous n'entendons pas les avions.
– Bien.
Rivière songea que la nuit ici était pure, les étoiles luisantes, mais les radiotélégraphistes découvraient en elle le souffle de lointains orages.
– À tout à l'heure.
Rivière se levait, le secrétaire l'aborda:
– Les notes de service, pour la signature, Monsieur…
– Bien…
Rivière se découvrait une grande amitié pour cet homme, que chargeait aussi le poids de la nuit. «Un camarade de combat, pensait Rivière. Il ne saura sans doute jamais combien cette veille nous unit.»