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– S'il en est ainsi, que fera notre Julien? Pourquoi Paul de Larisse n'est-il pas revenu à Daphné s'entretenir avec nous pour lui reporter nos paroles? Ah! Jean! nous sommes bien jeunes; mais notre vie ne sera peut-être pas assez longue pour réparer le mal qu'il me semble avoir fait; où donc est Libanius?»
Ils allaient s'éloigner, lorsque la voix de notre vieux maître retentit près de moi. Je me sentis prendre la tête dans ses deux mains qui tremblaient.
"Viens ici, Jean, cria-t-il, te voilà donc revenu du désert, enfin! et Basile te ramène! Venez, vous ne serez pas seuls, car voilà un étranger, qui est aussi un de mes enfants."
Je me levai à demi d'abord et sur mes genoux, pour lui baiser les mains; puis, me tenant debout près de lui, j'appuyai son bras sur mon épaule et le conduisis, en le soutenant, jusqu'à la salle des repas où il voulait recevoir ses deux amis et moi.
Lorsque nous arrivâmes aux flambeaux, je fus frappé du changement de ce visage si co
Libanius accueillit avec une bonté paternelle les deux jeunes gens qui venaient souper avec lui et qui, à mon aspect, devinrent froids et réservés d'abord, mais restèrent toutefois remplis, dans leurs manières, de cette politesse d'Athènes et de Byzance que nous autres Hébreux saurions mal imiter. Le premier et le plus jeune des deux amis, qui me parut le plus tendrement aimé de Libanius, se nomme Jean. Il prit place sur le lit le plus élevé de la table. Il est d'une famille patricie
Libanius demanda d'abord des fruits de Damas, des brabyles de Rhodes, des coquillages et du vin de Thasos que l'on apporta dans des amphores étrusques jaunes et noires, très simples, et qui nous fut versé dans des coupes semblables et dans des scyphes de bois et d'argent par des esclaves enfants. Nous gardions tous le silence en nous observant mutuellement, comme si nous avions mesuré intérieurement tout ce qui nous séparait, lorsque Libanius, me prenant la main, dit à ses deux convives:»Ce jeune homme est Joseph Jechaïah; il a vingt ans comme Jean, mais il a vu plus que nous trois, mes enfants. Son peuple est voyageur; il en suit l'instinct et il a raison, n'ayant pas encore beaucoup parlé avec nous et ne sachant guère ce qui s'est fait jusqu'ici."
Ces premiers mots me troublèrent un peu, parce qu'il me semblait bien qu'il régnait entre eux tous quelque chose que je ne pouvais comprendre qu'à la longue.
Jean pressa les mains de Libanius dans les sie
"Ce jeune Israélite a-t-il vu Julien, dit-il, et arrive-t-il avec lui?
– Je viens de la Perse, dis-je, et je ne sais plus rien de Jérusalem ni de la Grèce depuis deux ans.
– Où fuirons-nous Julien, poursuivit Jean, et comment ne pas lui parler, s'il veut nous appeler à lui? Pourquoi Basile est-il venu me chercher dans la solitude où j'étais?»
Libanius frappa légèrement la tête de Jean du bout des doigts:
"J'ai, dit-il, un conseil à te do
Basile se pencha sur son lit et s'appuyant sur ses deux coudes, parla avec un accent ferme et bref: je remarquai qu'il s'exprimait selon la mode d'Antioche adoptée des Païens même, qui est de parler à une seule perso
"Il était temps, il était temps de vous ramener Jean. Il était perdu si nous l'eussions laissé à lui-même un mois de plus. Il était atteint de ce noir esprit qui précipite tant de nos pareils dans la solitude et qui les envoie dans les déserts, brûler, user leur âme par des méditations inutiles, dessécher leur crâne sous le soleil, et y laisser leurs squelettes au sable et au vent. Notre pauvre Jean, le plus jeune d'entre nous, était le plus vieux hier quand je l'ai retrouvé enfin et pris par la main pour vous l'amener. J'espère que le Dieu éternel fera qu'il soit sauvé ainsi, puisque vous m'avez envoyé à lui comme vous avez envoyé autrefois Paul de Larisse à Julien notre ami.
– Bien à plaindre à présent, dit Libanius en soupirant et en laissant tomber sur la table la coupe qu'il tenait en main. Il n'a plus de communication avec nous, avec Daphné la demeure sacrée.
– Ecrivez-lui, et peut-être vous le remettrez dans la route s'il s'est écarté, mon père, reprit Basile.
– Hélas! cela n'est plus possible", dit Libanius.
Jean écoutait attentivement et ses yeux se remplirent de larmes; une sorte de tremblement le saisit et il dit avec une grande douleur:
"Que nous servent donc les enseignements que nous recevons, et comment oserai-je en do
Pour moi (et là il s'assit sur le lit de repos, jetant à terre le coussin un peu usé sur lequel il reposait son coude), pour moi, je me laisse conduire ici par Basile, mais sans espoir, car il me semble que nous sommes tous perdus."
Libanius sourit en baissant les yeux et passa le bord de ses lèvres sur sa coupe, puis la faisant circuler par Basile et moi d'abord:
"A Vénus-Uranie!» dit-il. Et il prit une couro
Basile prit la coupe avec ardeur, moi avec une crainte secrète, mais sans amertume, et avec l'émotion d'un homme qui s'approcherait de l'arche sainte. Jean la reçut comme un enfant docile reçoit une jatte de lait apportée par sa nourrice, et rougit légèrement en y buvant, ne perdant pas de vue le visage de son maître.
Je co
"Jeune homme, jeune homme, ne soyez pas incrédule et ne souriez pas. Mais songez que tout ce qui peut se penser a été pensé ici."
Libanius l'avait entendu et me tendit la main avec amitié, mais sans beaucoup penser à moi, et cela me fit un peu de honte; je sentis qu'il ne me regardait pas comme digne d'être combattu, même en passant, du moindre coup de flèche, ni secouru, et couvert seulement du pan de son manteau, et que je ne pouvais être encore pour un tel homme ni un adversaire assez grand pour être mesuré, ni un assez noble infortuné pour être secouru. Il avança la tête vers Jean, uniquement occupé de lui.
"As-tu vu quelquefois, mon enfant, lui dit-il, un homme enivré du vin de Chypre s'écrier que la terre tourne, parce que l'intérieur de sa faible tête tourne sur lui-même comme la roue d'un moulin? Eh bien! mon ami, tu ressembles beaucoup à cet homme. Tu ne vois plus assez clair au milieu des paradoxes que l'on te fait et de ceux que tu enfantes pour marcher droit, et tu en conclus que le monde chancelle, que les Peuples tremblent et que les villes tournent autour de toi.
J'en ai honte, dit Jean, en pâlissant de plus en plus, j'en ai honte, mais cela est vrai. Je ne puis plus soutenir la vue des grandes villes et je ne les comprends plus. Moi, avocat, moi chargé de défendre ceux que l'on dépouille, comment puis-je le faire, quand le juste et l'injuste sont confondus? Le droit vacille et change à tout instant, et ses formes sont tous les matins nouvelles, comme les formes de l'horizon dans nos sables, lorsque le vent d'Afrique vient mettre les montagnes à la place des vallées. J'ai senti la raison crouler sous mon pied, comme une maison ruinée; alors j'ai brûlé mes livres, j'ai brûlé mes écrits; j'ai fermé ma porte à mes clients, je me suis enfui pour être oublié des hommes.
– Mon ami, notre pauvre Julien disait comme toi il y a seulement treize ans, et tu vas voir, en quelques paroles, comment il eût mieux valu qu'il demeurât dans cet abattement que de n'en être tiré qu'à moitié. Ah! mon enfant! ah! mes enfants! que n'ai-je été là moi-même! Combien je l'aime! mais combien je le plains! Heureuse retraite que celle qui m'empêchera de le revoir! Que lui dirais-je, s'il était là? Saurais-je mentir pour le calmer, et peut-on mentir lorsqu'il s'agit de choses divines et lorsque l'on tient, comme nous le faisons, ses yeux toujours élevés vers ce monde invisible où tout est expliqué? Et d'un autre côté comment désoler cet enfant qui maintenant est heureux de ce qu'il a fait, se réjouit de voir à ses pieds le monde vulgaire et croit sincèrement avoir changé ses Dieux en changeant les Statues? Ah! ce n'est pas pour rien que j'ai cessé de lui écrire et de lui faire savoir nos entretiens. J'ai vu en avant… j'ai vu, et il n'est plus temps qu'il voie comme moi… Qu'il aille, qu'il aille toujours et tant qu'il pourra avec ses armées. Je ne le reverrai pas. Voyez Paul de Larisse, il ne m'a pas écrit, il ne m'est pas venu. C'est qu'il est inquiet et se doute bien de quelque chose que j'aurai à dire. Ah! je ne voudrais pas le voir: plutôt être lapidé ou boire la ciguë!»
Les suppliants