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«Dieu a voulu me priver tout à coup de mon père et de ma mère. Je n’ai plus sur la terre ni parents ni protecteurs. J’ai recours à vous, parce que je sais que vous m’avez toujours voulu du bien, et que vous êtes toujours prêt à secourir ceux qui souffrent. Je prie Dieu que cette lettre puisse parvenir jusqu’à vous. Maximitch m’a promis de vous la faire parvenir. Palachka a ouï dire aussi à Maximitch qu’il vous voit souvent de loin dans les sorties, et que vous ne vous ménagez pas, sans penser à ceux qui prient Dieu pour vous avec des larmes. Je suis restée longtemps malade, et lorsque enfin j’ai été guérie, Alexéi Ivanitch, qui commande ici à la place de feu mon père, a forcé le père Garasim de me remettre entre ses mains, en lui faisant peur de Pougatcheff. Je vis sous sa garde dans notre maison. Alexéi Ivanitch me force à l’épouser. Il dit qu’il m’a sauvé la vie en ne découvrant pas la ruse d’Akoulina Pamphilovna quand elle m’a fait passer près des brigands pour sa nièce; mais il me serait plus facile de mourir que de devenir la femme d’un homme comme Chvabrine. Il me traite avec beaucoup de cruauté, et menace, si je ne change pas d’avis, si je ne consens pas à ses propositions, de me conduire dans le camp du bandit, où j’aurai le sort d’Élisabeth Kharloff [55]. J’ai prié Alexéi Ivanitch de me do
«Marie Mironoff.»
Je manquai de devenir fou à la lecture de cette lettre. Je m’élançai vers la ville, en do
Il se promenait de long en large, et fumait dans sa pipe d’écume. En me voyant, il s’arrêta; mon aspect sans doute l’avait frappé, car il m’interrogea avec une sorte d’anxiété sur la cause de mon entrée si brusque.
«Votre Excellence, lui dis-je, j’accours auprès de vous comme auprès de mon pauvre père. Ne repoussez pas ma demande; il y va du bonheur de toute ma vie.
– Qu’est-ce que c’est, mon père? demanda le général stupéfait; que puis-je faire pour toi? Parle.
– Votre Excellence, permettez-moi de prendre un bataillon de soldats et un demi-cent de Cosaques pour aller balayer la forteresse de Bélogorsk.»
Le général me regarda fixement, croyant sans doute que j’avais perdu la tête, et il ne se trompait pas beaucoup.
«Comment? comment? balayer la forteresse de Bélogorsk! dit-il enfin.
– Je vous réponds du succès, repris-je avec chaleur; laissez-moi seulement sortir.
– Non, jeune homme, dit-il en hochant la tête. Sur une si grande distance, l’e
Je m’effrayai en le voyant entraîné dans des dissertations militaires, et je me hâtai de l’interrompre.
«La fille du capitaine Mironoff, lui dis-je, vient de m’écrire une lettre; elle demande du secours. Chvabrine la force à devenir sa femme.
– Vraiment! Oh! ce Chvabrine est un grand coquin. S’il me tombe sous la main, je le fais juger dans les vingt-quatre heures, et nous le fusillerons sur les glacis de la forteresse. Mais, en attendant, il faut prendre patience.
– Prendre patience! m’écriai-je hors de moi. Mais d’ici là il fera violence à Marie.
– Oh! répondit le général. Mais cependant ce ne serait pas un grand malheur pour elle. Il lui conviendrait mieux d’être la femme de Chvabrine, qui peut maintenant la protéger. Et quand nous l’aurons fusillé, alors, avec l’aide de Dieu, les fiancés se trouveront. Les jolies petites veuves ne restent pas longtemps filles; je veux dire qu’une veuve trouve plus facilement un mari.
– J’aimerais mieux mourir, dis-je avec fureur, que de la céder à Chvabrine.
– Ah bah! dit le vieillard, je comprends à présent; tu es probablement amoureux de Marie Ivanovna. Alors c’est une autre affaire. Pauvre garçon! Mais cependant il ne m’est pas possible de te do
Je baissai la tête; le désespoir m’accablait. Tout à coup une idée me traversa l’esprit, et ce qu’elle fut, le lecteur le verra dans le chapitre suivant, comme disaient les vieux romanciers.