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Chapitre VI Manière de prononcer

Leur haute mission est de juger avec calme les petits événements de la vie journalière des peuples. Leur sagesse doit prévenir les grandes colères pour les petites causes, ou pour des événements que la voix de la renommée transfigure en les portant au loin.

GRATIUS.

Pour un nouveau débarqué, qui par hauteur ne faisait jamais de questions, Julien ne tomba pas dans de trop grandes sottises. Un jour, poussé dans un café de la rue Saint-Honoré par une averse soudaine, un grand homme en redingote de castorine, éto

Julien s’était reproché trop souvent d’avoir laissé passer cette première insulte, pour souffrir ce regard. Il en demanda l’explication. L’homme en redingote lui adressa aussitôt les plus sales injures: tout ce qui était dans le café les entoura; les passants s’arrêtaient devant la porte. Par une précaution de provincial, Julien portait toujours des petits pistolets; sa main les serrait dans sa poche d’un mouvement convulsif. Cependant il fut sage, et se borna à répéter à son homme de minute en minute: Monsieur, votre adresse? je vous méprise.

La constance avec laquelle il s’attachait à ces six mots finit par frapper la foule.

Dame! il faut que l’autre qui parle tout seul lui do

Julien se trouva baigné de sueur. Ainsi il est au pouvoir du dernier des hommes de m’émouvoir à ce point! se disait-il avec rage. Comment tuer cette sensibilité si humiliante?

Où prendre un témoin? il n’avait pas un ami. Il avait eu plusieurs co

– Je veux bien être votre témoin, dit Liéven, mais à une condition: si vous ne blessez pas votre homme, vous vous battrez avec moi, séance tenante.

– Convenu, dit Julien enchanté, et ils allèrent chercher M. C. de Beauvoisis à l’adresse indiquée par ses billets, au fond du faubourg Saint-Germain.

Il était sept heures du matin. Ce ne fut qu’en se faisant a

Julien avait remis à un grand valet de chambre une des cartes jetées la veille, et une des sie

On le fit attendre, lui et son témoin, trois grands quarts d’heure; enfin ils furent introduits dans un appartement admirable d’élégance. Ils trouvèrent un grand jeune homme, mis comme une poupée; ses traits offraient la perfection et l’insignifiance de la beauté grecque. Sa tête, remarquablement étroite, portait une pyramide de cheveux du plus beau blond. Ils étaient frisés avec beaucoup de soin, pas un cheveu ne dépassait l’autre. C’est pour se faire friser ainsi, pensa le lieutenant du 96e, que ce maudit fat nous a fait attendre. La robe de chambre bariolée, le pantalon du matin, tout, jusqu’aux pantoufles brodées, était correct et merveilleusement soigné. Sa physionomie, noble et vide, a

Julien, auquel son lieutenant du 96e avait expliqué que se faire attendre si longtemps, après lui avoir jeté grossièrement sa carte à la figure, était une offense de plus, entra brusquement chez M. de Beauvoisis. Il avait l’intention d’être insolent, mais il aurait bien voulu en même temps être de bon ton.

Il fut si frappé de la douceur des manières de M. de Beauvoisis, de son air à la fois compassé, important et content de soi, de l’élégance admirable de ce qui l’entourait, qu’il perdit en un clin d’œil toute idée d’être insolent. Ce n’était pas son homme de la veille. Son éto

– C’est mon nom, dit l’homme à la mode, auquel l’habit noir de Julien, dès sept heures du matin, inspirait assez peu de considération; mais je ne comprends pas, d’ho

La manière de prononcer ces derniers mots rendit à Julien une partie de son humeur.

– Je viens pour me battre avec vous, monsieur, et il expliqua d’un trait toute l’affaire.

M. Charles de Beauvoisis, après y avoir mûrement pensé, était assez content de la coupe de l’habit noir de Julien. Il est de Staub, c’est clair, se disait-il en l’écoutant parler; ce gilet est de bon goût, ces bottes sont bien; mais, d’un autre côté, cet habit noir dès le grand matin!… Ce sera pour mieux échapper à la balle, se dit le chevalier de Beauvoisis.

Dès qu’il se fut do

Julien éprouvait une invincible répugnance à s’en aller, il faisait durer l’explication. Il observait la suffisance du chevalier de Beauvoisis, c’est ainsi qu’il s’était nommé en parlant de lui, choqué de ce que Julien l’appelait tout simplement monsieur.

Il admirait sa gravité, mêlée d’une certaine fatuité modeste, mais qui ne l’abando

Le jeune diplomate offrait de se battre avec beaucoup de grâce, mais l’ex-lieutenant du 96e, assis depuis une heure, les jambes écartées, les mains sur les cuisses, et les coudes en dehors, décida que son ami M. Sorel n’était point fait pour chercher une querelle d’Allemand à un homme, parce qu’on avait volé à cet homme ses billets de visite.

Julien sortait de fort mauvaise humeur. La voiture du chevalier de Beauvoisis l’attendait dans la cour, devant le perron; par hasard, Julien leva les yeux et reco

Le voir, le tirer par sa grande jaquette, le faire tomber de son siège et l’accabler de coups de cravache ne fut que l’affaire d’un instant. Deux laquais voulurent défendre leur camarade; Julien reçut des coups de poing: au même instant il arma un de ses petits pistolets et le tira sur eux; ils prirent la fuite. Tout cela fut l’affaire d’une minute.

Le chevalier de Beauvoisis descendait l’escalier avec la gravité la plus plaisante, répétant avec sa prononciation de grand seigneur: Qu’est ça? qu’est ça? Il était évidemment fort curieux, mais l’importance diplomatique ne lui permettait pas de marquer plus d’intérêt. Quand il sut de quoi il s’agissait, la hauteur le disputa encore dans ses traits au sang-froid légèrement badin qui ne doit jamais quitter une figure de diplomate.

Le lieutenant du 96e comprit que M. de Beauvoisis avait envie de se battre: il voulut diplomatiquement aussi conserver à son ami les avantages de l’initiative. – Pour le coup, s’écria-t-il, il y a là matière à duel! – Je le croirais assez, reprit le diplomate.

– Je chasse ce coquin, dit-il à ses laquais; qu’un autre monte. On ouvrit la portière de la voiture: le chevalier voulut absolument en faire les ho

Ces messieurs, quoique très nobles, pensa Julien, ne sont point e

Une chose éto

Le duel fut fini en un instant: Julien eut une balle dans le bras; on le lui serra avec des mouchoirs; on les mouilla avec de l’eau-de-vie, et le chevalier de Beauvoisis pria Julien très poliment de lui permettre de le reconduire chez lui, dans la même voiture qui l’avait amené. Quand Julien indiqua l’hôtel de La Mole, il y eut échange de regards entre le jeune diplomate et son ami. Le fiacre de Julien était là, mais il trouvait la conversation de ces messieurs infiniment plus amusante que celle du bon lieutenant du 96e.

Mon Dieu! un duel, n’est-ce que ça! pensait Julien. Que je suis heureux d’avoir retrouvé ce cocher! Quel serait mon malheur, si j’avais dû supporter encore cette injure dans un café! La conversation amusante n’avait presque pas été interrompue. Julien comprit alors que l’affectation diplomatique est bo

L’e

À peine se fut-on quitté, que le chevalier de Beauvoisis courut aux informations: elles ne furent pas brillantes.

Il était fort curieux de co