Страница 66 из 130
– Cet homme a manié des millions, dit Norbert, et je ne conçois pas qu’il vie
– Mais est-il vrai qu’il ait trahi? dit Mlle de La Mole. Qui n’a pas trahi?
– Quoi! dit le comte de Caylus à Norbert, vous avez chez vous M. Sainclair, ce fameux libéral; et que diable vient-il y faire? Il faut que je l’approche, que je lui parle, que je le fasse parler; on dit qu’il a tant d’esprit.
– Mais comment ta mère va-t-elle le recevoir? dit M. de Croisenois. Il a des idées si extravagantes, si généreuses, si indépendantes…
– Voyez, dit Mlle de la Mole, voilà l’homme indépendant qui salue jusqu’à terre M. Descoulis, et qui saisit sa main. J’ai presque cru qu’il allait la porter à ses lèvres.
– Il faut que Descoulis soit mieux avec le pouvoir que nous ne le croyons, reprit M. de Croisenois.
– Sainclair vient ici pour être de l’Académie, dit Norbert; voyez comme il salue le baron L***, Croisenois.
– Il serait moins bas de se mettre à genoux, reprit M. de Luz.
– Mon cher Sorel, dit Norbert, vous qui avez de l’esprit, mais qui arrivez de vos montagnes, tâchez de ne jamais saluer comme fait ce grand poète, fût-ce Dieu le père.
– Ah! voici l’homme d’esprit par excellence, M. le baron Bâton, dit Mlle de La Mole, imitant un peu la voix du laquais qui venait de l’a
– Je crois que même vos gens se moquent de lui. Quel nom, baron Bâton! dit M. de Caylus.
– Que fait le nom? nous disait-il l’autre jour, reprit Mathilde. Figurez-vous le duc de Bouillon a
Julien quitta le voisinage du canapé. Peu sensible encore aux charmantes finesses d’une moquerie légère, pour rire d’une plaisanterie, il prétendait qu’elle fût fondée en raison. Il ne voyait, dans les propos de ces jeunes gens, que le ton de dénigrement général, et en était choqué. Sa pruderie provinciale ou anglaise allait jusqu’à y voir de l’envie, en quoi assurément il se trompait.
Le comte Norbert, se disait-il, à qui j’ai vu faire trois brouillons pour une lettre de vingt lignes à son colonel, serait bien heureux s’il avait écrit de sa vie une page comme celle de M. Sainclair.
Passant inaperçu à cause de son peu d’importance, Julien s’approcha successivement de plusieurs groupes; il suivait de loin le baron Bâton et voulait l’entendre. Cet homme de tant d’esprit avait l’air inquiet, et Julien ne le vit se remettre un peu que lorsqu’il eut trouvé trois ou quatre phrases piquantes. Il sembla à Julien que ce genre d’esprit avait besoin d’espace.
Le baron ne pouvait pas dire des mots; il lui fallait au moins quatre phrases de six lignes chacune pour être brillant.
– Cet homme disserte, il ne cause pas, disait quelqu’un derrière Julien. Il se retourna et rougit de plaisir quand il entendit nommer le comte Chalvet. C’est l’homme le plus fin du siècle. Julien avait souvent trouvé son nom dans le Mémorial de Sainte-Hélène et dans les morceaux d’histoire dictés par Napoléon. Le comte Chalvet était bref dans sa parole; ses traits étaient des éclairs justes, vifs, profonds. S’il parlait d’une affaire, sur-le-champ on voyait la discussion faire un pas. Il y portait des faits, c’était plaisir de l’entendre. Du reste, en politique, il était cynique effronté.
– Je suis indépendant, moi, disait-il à un monsieur portant trois plaques, et dont apparemment il se moquait. Pourquoi veut-on que je sois aujourd’hui de la même opinion qu’il y a six semaines? En ce cas, mon opinion serait mon tyran.
Quatre jeunes gens graves, qui l’entouraient, firent la mine; ces messieurs n’aiment pas le genre plaisant. Le comte vit qu’il était allé trop loin. Heureusement il aperçut l’ho
Pourquoi vient-il chez M. de la Mole, où il est le plastron évidemment? pensa Julien. Il se rapprocha de l’abbé Pirard, pour le lui demander.
M. Balland s’esquiva.
– Bon! dit Norbert, voilà un des espions de mon père parti; il ne reste plus que le petit boiteux Napier.
Serait-ce là le mot de l’énigme? pensa Julien. Mais, en ce cas, pourquoi le marquis reçoit-il M. Balland?
Le sévère abbé Pirard faisait la mine dans un coin du salon, en entendant les laquais a
– C’est donc une caverne, disait-il comme Bazile, je ne vois arriver que des gens tarés.
C’est que le sévère abbé ne co
– Quelle figure a cet abbé Pirard! disait Mlle de La Mole, comme Julien se rapprochait du canapé.
Julien se sentit irrité, mais pourtant elle avait raison, M. Pirard était sans contredit le plus ho
Julien remarqua quelque chose de singulier dans le salon: c’était un mouvement de tous les yeux vers la porte, et un demi-silence subit. Le laquais a
– S’il nous quitte si vite, c’est pour aller chez M. Comte, dit le comte Chalvet, et l’on rit.
Au milieu de quelques grands seigneurs muets, et des intrigants, la plupart tarés, mais tous gens d’esprit, qui ce soir-là, abordaient successivement dans le salon de M. de La Mole (on parlait de lui pour un ministère), le petit Tanbeau faisait ses premières armes. S’il n’avait pas encore la finesse des aperçus, il s’en dédommageait, comme on va voir, par l’énergie des paroles.
– Pourquoi ne pas condamner cet homme à dix ans de prison? disait-il au moment où Julien approcha de son groupe; c’est dans un fond de basse-fosse qu’il faut confiner les reptiles; on doit les faire mourir à l’ombre, autrement leur venin s’exalte et devient plus dangereux. À quoi bon le condamner à mille écus d’amende? Il est pauvre, soit, tant mieux; mais son parti payera pour lui. Il fallait cinq cents francs d’amende et dix ans de basse-fosse.
Eh bon Dieu! quel est donc le monstre dont on parle? pensa Julien, qui admirait le ton véhément et les gestes saccadés de son collègue. La petite figure maigre et tirée du neveu favori de l’académicien était hideuse en ce moment. Julien apprit bientôt qu’il s’agissait du plus grand poète de l’époque.
– Ah, monstre! s’écria Julien à demi haut, et des larmes généreuses vinrent mouiller ses yeux. Ah, petit gueux! pensa-t-il, je te revaudrai ce propos.
Voilà pourtant, pensa-t-il, les enfants perdus du parti dont le marquis est un des chefs! Et cet homme illustre qu’il calomnie, que de croix, que de sinécures n’eût-il pas accumulées, s’il se fût vendu, je ne dis pas au plat ministère de M. de Nerval, mais à quelqu’un de ces ministres passablement ho
L’abbé Pirard fit signe de loin à Julien; M. de La Mole venait de lui dire un mot. Mais quand Julien, qui dans ce moment écoutait les yeux baissés les gémissements d’un évêque, fut libre enfin, et put approcher de son ami, il le trouva accaparé par cet abominable petit Tanbeau. Ce petit monstre l’exécrait comme la source de la faveur de Julien, et venait lui faire la cour.
Quand la mort nous délivrera-t-elle de cette vieille pourriture? C’était dans ces termes, d’une énergie biblique, que le petit homme de lettres parlait en ce moment du respectable lord Holland. Son mérite était de savoir très bien la biographie des hommes vivants, et il venait de faire une revue rapide de tous les hommes qui pouvaient aspirer à quelque influence sous le règne du nouveau roi d’Angleterre.
L’abbé Pirard passa dans un salon voisin; Julien le suivit:
– Le marquis n’aime pas les écrivailleurs, je vous en avertis; c’est sa seule antipathie. Sachez le latin, le grec, si vous pouvez, l’histoire des Égyptiens, des Perses, etc., il vous honorera et vous protégera comme un savant. Mais n’allez pas écrire une page en français, et surtout sur des matières graves et au-dessus de votre position dans le monde, il vous appellerait écrivailleur, et vous prendrait en guignon. Comment, habitant l’hôtel d’un grand seigneur, ne savez-vous pas le mot du duc de Castries sur d’Alembert et Rousseau: Cela veut raiso