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Chapitre II. Entrée dans le monde

Souvenir ridicule et touchant: le premier salon où à dix-huit ans l’on a paru seul et sans appui! le regard d’une femme suffisait pour m’intimider. Plus je voulais plaire, plus je devenais gauche. Je me faisais de tout les idées les plus fausses; ou je me livrais sans motifs, ou je voyais dans un homme un e

KANT.

Julien s’arrêtait ébahi au milieu de la cour.

– Ayez donc l’air raiso

– Je les en défie, dit Julien en se mordant la lèvre, et il reprit toute sa méfiance.

Les salons que ces messieurs traversèrent au premier étage, avant d’arriver au cabinet du marquis, vous eussent semblé, ô mon lecteur, aussi tristes que magnifiques. On vous les do

Enfin, ces messieurs arrivèrent à la plus laide des pièces de ce superbe appartement: à peine s’il y faisait jour; là se trouva un petit homme maigre, à l’œil vif et en perruque blonde. L’abbé se retourna vers Julien et le présenta. C’était le marquis. Julien eut beaucoup de peine à le reco

– Vous avez regardé le marquis comme vous eussiez fait un tableau. Je ne suis pas un grand grec dans ce que ces gens-ci appellent la politesse, bientôt vous en saurez plus que moi; mais enfin la hardiesse de votre regard m’a semblé peu polie.

On était remonté en fiacre; le cocher arrêta près du boulevard; l’abbé introduisit Julien dans une suite de grands salons. Julien remarqua qu’il n’y avait pas de meubles. Il regardait une magnifique pendule dorée, représentant un sujet très indécent selon lui, lorsqu’un monsieur fort élégant s’approcha d’un air riant. Julien fit un demi-salut.

Le monsieur sourit et lui mit la main sur l’épaule. Julien tressaillit et fit un saut en arrière. Il rougit de colère. L’abbé Pirard, malgré sa gravité, rit aux larmes. Le monsieur était un tailleur.

Je vous rends votre liberté pour deux jours, lui dit l’abbé en sortant; c’est alors seulement que vous pourrez être présenté à Mme de La Mole. Un autre vous garderait comme une jeune fille, en ces premiers moments de votre séjour dans cette nouvelle Babylone. Perdez-vous tout de suite, si vous avez à vous perdre, et je serai délivré de la faiblesse que j’ai de penser à vous. Après-demain matin, ce tailleur vous portera deux habits; vous do

Julien regardait l’écriture de ces adresses.

– C’est la main du marquis, dit l’abbé; c’est un homme actif qui prévoit tout, et qui aime mieux faire que commander. Il vous prend auprès de lui pour que vous lui épargniez ce genre de peines. Aurez-vous assez d’esprit pour bien exécuter toutes les choses que cet homme vif vous indiquera à demi-mot? C’est ce que montera l’avenir: gare à vous!

Julien entra sans dire un seul mot chez les ouvriers indiqués par les adresses; il remarqua qu’il en était reçu avec respect, et le bottier, en écrivant son nom sur son registre, mit M. Julien de Sorel.

Au cimetière du Père-Lachaise, un monsieur fort obligeant, et encore plus libéral dans ses propos, s’offrit pour indiquer à Julien le tombeau du maréchal Ney, qu’une politique savante prive de l’ho

– Vous allez peut-être devenir un fat, lui dit l’abbé d’un air sévère. Julien avait l’air d’un fort jeune homme, en grand deuil; il était à la vérité très bien, mais le bon abbé était trop provincial lui-même pour voir que Julien avait encore cette démarche des épaules qui en province est à la fois élégance et importance. En voyant Julien, le marquis jugea ses grâces d’une manière si différente de celle du bon abbé, qu’il lui dit:

– Auriez-vous quelque objection à ce que M. Sorel prît des leçons de danse?

L’abbé resta pétrifié.

– Non, répondit-il enfin, Julien n’est pas prêtre.

Le marquis, montant deux à deux les marches d’un petit escalier dérobé, alla lui-même installer notre héros dans une jolie mansarde qui do

– Deux, répondit Julien, intimidé de voir un si grand seigneur descendre à ces détails.

– Fort bien, reprit le marquis d’un air sérieux et avec un certain ton impératif et bref, qui do

En descendant de la mansarde, le marquis appela un homme âgé: Arsène, lui dit-il, vous servirez M. Sorel. Peu de minutes après, Julien se trouva seul dans une bibliothèque magnifique; ce moment fut délicieux. Pour n’être pas surpris dans son émotion, il alla se cacher dans un petit coin sombre; de là il contemplait avec ravissement le dos brillant des livres: Je pourrai lire tout cela, se disait-il. Et comment me déplairais-je ici? M. de Rênal se serait cru déshonoré à jamais de la centième partie de ce que le marquis de La Mole vient de faire pour moi.

Mais voyons les copies à faire. Cet ouvrage terminé, Julien osa s’approcher des livres; il faillit devenir fou de joie en trouvant une édition de Voltaire. Il courut ouvrir la porte de la bibliothèque pour n’être pas surpris. Il se do

Une heure après, le marquis entra, regarda les copies, et remarqua avec éto

– Vous n’êtes pas sûr de votre orthographe?

– Il est vrai, dit Julien, sans songer le moins du monde au tort qu’il se faisait; il était attendri des bontés du marquis, qui lui rappelait le ton rogue de M. de Rênal.

C’est du temps perdu que toute cette expérience de petit abbé franc-comtois, pensa le marquis; mais j’avais un si grand besoin d’un homme sûr!

– Cela ne s’écrit qu’avec une l, lui dit le marquis; quand vos copies seront terminées, cherchez dans le dictio

À six heures, le marquis le fit demander, il regarda avec une peine évidente les bottes de Julien: j’ai un tort à me reprocher, je ne vous ai pas dit que tous les jours à cinq heures et demie, il faut vous habiller.

Julien le regardait sans comprendre.

– Je veux dire mettre des bas. Arsène vous en fera souvenir; aujourd’hui je ferai vos excuses.

En achevant ces mots, M. de La Mole faisait passer Julien dans un salon resplendissant de dorures. Dans les occasions semblables, M. de Rênal ne manquait jamais de doubler le pas pour avoir l’avantage de passer le premier à la porte. La petite vanité de son ancien patron fit que Julien marcha sur les pieds du marquis, et lui fit beaucoup de mal à cause de sa goutte. – Ah! il est balourd par-dessus le marché, se dit celui-ci. Il le présenta à une femme de haute taille et d’un aspect imposant. C’était la marquise. Julien lui trouva l’air impertinent, un peu comme Mme de Maugiron, la sous-préfète de l’arrondissement de Verrières, quand elle assistait au dîner de la Saint-Charles. Un peu troublé de l’extrême magnificence du salon, Julien n’entendit pas ce que disait M. de La Mole. La marquise daigna à peine le regarder. Il y avait quelques hommes parmi lesquels Julien reco

Les hommes réunis dans ce salon semblèrent à Julien avoir quelque chose de triste et de contraint; on parle bas à Paris, et l’on n’exagère pas les petites choses.

Un joli jeune homme, avec des moustaches, très pâle et très élancé, entra vers les six heures et demie; il avait une tête fort petite.

– Vous vous ferez toujours attendre, dit la marquise, à laquelle il baisait la main.

Julien comprit que c’était le comte de La Mole. Il le trouva charmant dès le premier abord.

Est-il possible, se dit-il, que ce soit là l’homme dont les plaisanteries offensantes doivent me chasser de cette maison!