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Où est la vérité? Dans la religion… Oui, ajouta-t-il avec le sourire amer du plus extrême mépris, dans la bouche des Maslon, des Frilair, des Castanède… Peut-être dans le vrai christianisme, dont les prêtres ne seraient pas plus payés que les apôtres ne l’ont été?… Mais saint Paul fut payé par le plaisir de commander, de parler, de faire parler de soi…
Ah! s’il y avait une vraie religion… Sot que je suis! je vois une cathédrale gothique, des vitraux vénérables; mon cœur faible se figure le prêtre de ces vitraux… Mon âme le comprendrait, mon âme en a besoin… Je ne trouve qu’un fat avec des cheveux sales… aux agréments près, un chevalier de Beauvoisis.
Mais un vrai prêtre, un Massillon, un Fénelon… Massillon a sacré Dubois. Les Mémoires de Saint-Simon m’ont gâté Fénelon; mais enfin un vrai prêtre… Alors les âmes tendres auraient un point de réunion dans le monde… Nous ne serions pas isolés… Ce bon prêtre nous parlerait de Dieu. Mais quel Dieu? Non celui de la Bible, petit despote cruel et plein de la soif de se venger… mais le Dieu de Voltaire, juste, bon, infini…
Il fut agité par tous les souvenirs de cette Bible qu’il savait par cœur… Mais comment, dès qu’on sera trois ensemble, croire à ce grand nom, Dieu, après l’abus effroyable qu’en font nos prêtres?
Vivre isolé!… Quel tourment!…
Je deviens fou et injuste, se dit Julien en se frappant le front. Je suis isolé ici dans ce cachot; mais je n’ai pas vécu isolé sur la terre; j’avais la puissante idée du devoir. Le devoir que je m’étais prescrit, à tort ou à raison… a été comme le tronc d’un arbre solide auquel je m’appuyais pendant l’orage; je vacillais, j’étais agité. Après tout je n’étais qu’un homme… Mais je n’étais pas emporté.
C’est l’air humide de ce cachot qui me fait penser à l’isolement…
Et pourquoi être encore hypocrite en maudissant l’hypocrisie? Ce n’est ni la mort, ni le cachot, ni l’air humide, c’est l’absence de Mme de Rênal qui m’accable. Si, à Verrières, pour la voir, j’étais obligé de vivre des semaines entières caché dans les caves de sa maison, est-ce que je me plaindrais?
L’influence de mes contemporains l’emporte, dit-il tout haut et avec un rire amer. Parlant seul avec moi-même, à deux pas de la mort, je suis encore hypocrite… O dix-neuvième siècle!
…Un chasseur tire un coup de fusil dans une forêt, sa proie tombe, il s’élance pour la saisir. Sa chaussure heurte une fourmilière haute de deux pieds, détruit l’habitation des fourmis, sème au loin les fourmis, leurs œufs… Les plus philosophes parmi les fourmis ne pourront jamais comprendre ce corps noir, immense, effroyable: la botte du chasseur, qui tout à coup a pénétré dans leur demeure avec une incroyable rapidité, et précédée d’un bruit épouvantable, accompagné de gerbes d’un feu rougeâtre…
…Ainsi la mort, la vie, l’éternité, choses fort simples pour qui aurait les organes assez vastes pour les concevoir…
Une mouche éphémère naît à neuf heures du matin dans les grands jours d’été, pour mourir à cinq heures du soir; comment comprendrait-elle le mot nuit?
Do
Ainsi moi, je mourrai à vingt-trois ans. Do
Et il se mit à rire comme Méphistophélès. Quelle folie de discuter ces grands problèmes!
I° Je suis hypocrite comme s’il y avait là quelqu’un pour m’écouter.
2° J’oublie de vivre et d’aimer, quand il me reste si peu de jours à vivre… Hélas! Mme de Rênal est absente; peut-être son mari ne la laissera plus revenir à Besançon, et continuer à se déshonorer.
Voilà ce qui m’isole, et non l’absence d’un Dieu juste, bon, tout-puissant, point méchant, point avide de vengeance.
Ah! s’il existait… Hélas! je tomberais à ses pieds. J’ai mérité la mort, lui dirais-je; mais, grand Dieu, Dieu bon, Dieu indulgent, rends-moi celle que j’aime!
La nuit était alors fort avancée. Après une heure ou deux d’un sommeil paisible, arriva Fouqué.
Julien se sentait fort et résolu comme l’homme qui voit clair dans son âme.