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– Oh… c'est compliqué. Pour résumer on pourrait dire que c'est mon sang qui… enfin je ne sais plus trop ce qu'il a maintenant parce que les diagnostics s'embrouillent mais enfin c'est un drôle de truc quoi.
Je lui ai dit:
– Tu es sûre?
– Attends? Mais qu'est-ce que tu crois? Que je te raconte des craques bien mélo pour avoir une raison de t'appeler?!!
– Excuse-moi.
– Je t'en prie.
– Ils se trompent peut-être.
– Oui… Peut-être.
– Non?
– Non. Je ne crois pas.
– Comment c'est possible?
– Je ne sais pas.
– Tu souffres?
– Couci-couça.
– Tu souffres?
– Un petit peu en fait.
– Tu veux me revoir une dernière fois?
– Oui. On peut dire ça comme ça.
– Tu n'as pas peur d'être déçue? Tu ne préfères pas rester sur une… bo
– Une image de quand tu étais jeune et beau? Je l'entendais sourire.
– Exactement. Quand j'étais jeune et beau et que je n'avais pas encore de cheveux blancs…
– Tu as des cheveux blancs?!
– J'en ai cinq je crois.
– Ah! ça va, tu m'as fait peur! Tu as raison. Je ne sais pas si c'est une bo
– Tu y penses depuis combien de temps?
– Douze ans! Non… Je plaisante. J'y pense depuis quelques mois. Depuis mon dernier séjour à l'hôpital pour être exacte.
– Tu veux me revoir, tu crois?
– Oui.
– Quand?
– Quand tu veux. Quand tu peux.
– Tu vis où?
– Toujours pareil. A cent kilomètres de chez toi je crois.
– Hélèna?
– Oui?
– Non rien.
– Tu as raison. Rien. C'est comme ça. C'est la vie et je ne t'appelle pas pour détricoter le passé ou mettre Paris dans une bouteille tu sais. Je… Je t'appelle parce que j'ai envie de revoir ton visage. C'est tout. C'est comme les gens qui retournent dans le village où ils ont passé leur enfance ou dans la maison de leurs parents… ou vers n'importe quel endroit qui a marqué leur vie.
– C'est comme un pèlerinage quoi.
Je me rendais compte que je n'avais plus la même voix.
– Oui exactement. C'est comme un pèlerinage. A croire que ton visage est un endroit qui a marqué ma vie.
– C'est toujours triste les pèlerinages.
– Pourquoi tu dis ça?! Tu en as jamais fait!?
– Non. Si. A Lourdes…
– Oh ben alors oui… alors là, Lourdes, évidemment… Elle se forçait à prendre un ton moqueur.
J'entendais les petits qui se chamaillaient et je n'avais plus du tout envie de parler. J'avais envie de raccrocher. J'ai fini par lâcher
– Quand?
– C'est toi qui me dis.
– Demain?
– Si tu veux.
– Où?
– A mi-chemin entre nos deux villes. A Sully par exemple…
– Tu peux conduire?
– Oui. Je peux conduire.
– Qu'est-ce qu'il y a à Sully?
– Ben pas grand-chose j'imagine… on verra bien. On n'a qu'à s'attendre devant la mairie…
– A l'heure du déjeuner?
– Oh non. C'est pas très rigolo de manger avec moi tu sais… Elle se forçait à rire encore.
– … Après l'heure du déjeuner ça serait mieux.
Il n'a pas pu s'endormir cette nuit-là. Il a regardé le plafond en ouvrant grand ses yeux. Il voulait les garder bien secs. Ne pas pleurer.
Ce n'était pas à cause de sa femme. Il avait peur de se tromper, de pleurer sur la mort de sa vie intérieure à lui plutôt que sur sa mort à elle. Il savait que s'il commençait, il ne pourrait plus s'arrêter.
Ne pas ouvrir les va
Tant d'a
Il sait parfaitement qu'il n'a aimé qu'elle et qu'il n'a jamais été aimé que par elle. Qu'elle a été son seul amour et que rien ne pourra changer tout ça. Qu'elle l'a laissé tomber comme un truc encombrant et inutile. Qu'elle ne lui a jamais tendu la main ou écrit un petit mot pour lui dire de se relever. Pour lui avouer qu'elle n'était pas si bien que ça. Qu'il se trompait. Qu'il valait mieux qu'elle. Ou bien qu'elle avait fait l'erreur de sa vie et qu'elle l'avait regretté en secret. Il savait combien elle était orgueilleuse. Lui dire que pendant douze ans elle avait morflé elle aussi et que maintenant elle allait mourir.
Il ne voulait pas pleurer et pour s'en empêcher, il se racontait n'importe quoi. Oui, c'est ça. N'importe quoi. Sa femme en se retournant, a posé sa main sur son ventre et aussitôt il a regretté tous ces délires. Bien sûr qu'il a aimé et été aimé par une autre, bien sûr. Il regarde ce visage près de lui et il prend sa main pour l'embrasser. Elle sourit dans son sommeil.
Non il n'a pas à gémir. Il n'a pas à se mentir. La passion romantique, hé ho, ça va un moment. Mais maintenant basta, hein. En plus demain après-midi ça ne l'arrange pas trop à cause de son rendez-vous avec les gars de Sygma II. Il va être obligé de mettre Marcheron sur le coup et ça vraiment, ça ne l'arrange pas parce qu'avec Marcheron…
Il n'a pas pu s'endormir cette nuit-là. Il a pensé à plein de choses.
C'est comme ça qu'il pourrait expliquer son insomnie, sauf que sa lampe éclaire mal et qu'il n'y voit rien et que, comme au temps des gros chagrins, il se cogne partout.
Elle n'a pas pu s'endormir cette nuit-là mais elle a l'habitude. Elle ne dort presque plus. C'est parce qu'elle ne se fatigue plus assez dans la journée. C'est la théorie du médecin. Ses fils sont chez leur père et elle ne fait que pleurer.
Pleurer: Pleurer. Pleurer.
Elle se brise, elle lâche du lest, elle se laisse déborder. Elle s'en fout, elle pense que maintenant ça va bien, qu'il faudrait passer à autre chose et dégager la piste parce que l'autre a beau dire qu'elle ne se fatigue pas, il n'y comprend rien avec sa blouse proprette et ses mots compliqués. En vérité elle est épuisée. Epuisée.
Elle pleure parce que, enfin, elle a rappelé Pierre. Elle s'est toujours débrouillée pour co
Elle pleure parce que son coeur s'est remis à battre aujourd'hui alors qu'elle n'y croyait plus depuis longtemps: Elle a eu une vie plus dure que ce qu'elle aurait imaginé. Elle a surtout co
Elle pleure pour tellement de raisons qu'elle n'a pas envie d'y penser. C'est toute sa vie qui lui revient dans la figure. Alors, pour se protéger un peu, elle se dit qu'elle pleure pour le plaisir de pleurer et c'est tout.
Elle était déjà là quand je suis arrivé et elle m'a souri. Elle m'a dit c'est sûrement la première fois que je ne te fais pas attendre, tu vois il ne fallait pas désespérer et moi je lui ai répondu que je n'avais pas désespéré.
Nous ne nous sommes pas embrassés. Je lui ai dit tu n'as pas changé. C'est idiot comme remarque mais c'était ce que je pensais sauf que je la trouvais encore plus belle. Elle était très pâle et on voyait toutes ses petites veines bleues autour de ses yeux, sur ses paupières et sur ses tempes. Elle avait maigri et son visage était plus creux qu'avant. Elle avait l'air plus résignée alors que je me souviens de l'impression de vif-argent qu'elle do
C'était une ville sinistre. Nous avons marché jusqu'au jardin public un peu plus loin.
Nous nous sommes raconté nos vies. C'était assez décousu. Nous gardions nos secrets. Elle cherchait ses mots. A un moment, elle m'a demandé la différence entre désarroi et désoeuvrement. Je ne savais plus. Elle a fait un geste pour me signifier que, de toute façon, c'était sans importance. Elle disait que tout cela l'avait rendue trop amère ou trop dure en tout cas trop différente de ce qu'elle était vraiment à l'origine.
Nous n'avons presque pas évoqué sa maladie sauf au moment où elle a parlé de ses enfants en disant que ce n'était pas une vie pour eux. Peu de temps avant, elle avait voulu leur faire cuire des nouilles et même ça, elle n'y était pas arrivée à cause de la casserole d'eau qui était trop lourde à soulever et que non vraiment, ça n'était plus une vie. Ils avaient eu plus que leur temps de chagrin à présent.
Elle m'a fait parler de ma femme et de mes enfants et de mon travail. Et même de Marcheron. Elle voulait tout savoir mais je voyais bien que la plupart du temps, elle ne m'écoutait pas.
Nous étions assis sur un banc écaillé en face d'une fontaine qui n'avait rien dû cracher depuis le jour de son inauguration. Tout était laid. Triste et laid. L'humidité commençait à tomber et nous nous tassions un peu sur nous-mêmes pour nous réchauffer.
Enfin elle s'est levée, il était temps pour elle d'y aller.
Elle m'a dit j'ai une faveur à te demander, juste une. Je voudrais te sentir. Et comme je ne répondais pas, elle m'a avoué que pendant toutes ces a
Elle est allée derrière mon dos et elle s'est penchée sur mes cheveux. Elle est restée comme ça un long moment et je me sentais terriblement mal. Ensuite avec son nez, elle est allée au creux de ma nuque et tout autour de ma tête, elle a pris son temps et puis elle est descendue le long de mon cou vers le col de ma chemise. Elle inspirait et gardait, elle aussi, ses mains dans son dos. Ensuite elle a desserré ma cravate et ouvert les deux premiers boutons de ma chemise et j'ai senti le bout de ses narines toute froides contre la naissance de mes clavicules, je… je…
J'ai eu un mouvement un peu brusque. Elle s'est relevée dans mon dos et elle a posé ses deux mains bien à plat sur mes épaules. Elle m'a dit je vais m'en aller. Je voudrais que tu ne bouges pas et que tu ne te retournes pas. Je t'en supplie. Je t'en supplie.