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Vingt ans. Mon Dieu.
Le petit Devermont s'y est repris à deux fois pour avoir le bac mais le permis non, ça va. Il vient de l'avoir et du premier coup.
Pas comme son frère qui l'a repassé trois fois.
Au dîner tout le monde est de bo
Comme son frère et ses cousins avant lui, Alexandre a passé son permis pendant les vacances scolaires dans la propriété de sa grand-mère parce que les tarifs sont moins chers en province qu'à Paris. Presque mille francs d'écart sur un forfait stage.
Mais enfin, là, le poivrot était à peu près à jeun et il a griffo
Alexandre pourra se servir de la Golf de sa mère à condition qu'elle n'en ait pas besoin, sinon il prendra la vieille 104 qui est dans la grange. Comme les autres.
Elle est encore en bon état mais elle sent la crotte de poule.
C'est la fin des vacances. Bientôt il faudra retourner dans le grand appartement de l'avenue Mozart et intégrer l'école de Commerce privée de l'avenue de Saxe. Une école dont le diplôme n'est pas encore reco
Notre petit cochon de lait a bien changé pendant ces mois d'été. Il s'est dévergondé et, même, il s'est mis à fumer. Des Marlboro Light.
C'est à cause de ses nouvelles fréquentations: il s'est entiché du fils d'un gros cultivateur de la région, Franck Mingeaut. Alors celui-là, ce n'est pas la moitié d'un. Friqué, tape-à-l'œil, tapageur et bruyant. Qui dit bonjour poliment à la grand-mère d'Alexandre et reluque ses petites cousines en même temps. Tskk tskk…
Franck Mingeaut est content de co
Junior Devermont est content de son nouveau riche. Grâce à lui, il dérape dans les cours gravillo
Ce soir c'est LA fête de l'été. Le comte et la comtesse de La Rochepoucaut reçoivent pour leur cadette Eléonore. Tout le gratin en sera. Depuis la Maye
De l'argent. Pas le clinquant de l'argent mais l'odeur de l'argent. Des décolletés, des peaux laiteuses, des colliers de perles, des cigarettes ultra-légères et des rires nerveux. Pour Franck-la-gourmette et Alexandre-la-chaînette c'est le grand soir.
Pas question de rater ça.
Pour ces gens-là, un cultivateur riche restera toujours un paysan et un industriel bien élevé restera toujours un fournisseur. Raison de plus pour boire leur champagne et sauter leurs filles dans les buissons. Elles ne sont pas toutes sauvages les donzelles. Elles descendent en ligne directe de Godefroy de Bouillon et sont d'accord pour pousser un peu plus loin la dernière croisade.
Franck n'a pas de carton d'invitation mais Alexandre co
Le gros hic c'est la voiture. La voiture ça compte pour conclure avec celles qui n'aiment pas trop le piquant des buissons.
La migno
Et là, la situation est critique. Franck n'a pas son aspirateur à belettes: en révision, et Alexandre n'a pas la voiture de sa mère: elle est rentrée à Paris avec.
Qu'est-ce qui reste? La 104 bleu ciel avec des fientes de poule sur les fauteuils et le long des portières. Il y a même de la paille au plancher et un autocollant "La chasse c'est naturel" sur le pare-brise. Bon Dieu, ça craint.
– Et ton paternel? il est où?
– En voyage.
– Et sa caisse?
– Ben… elle est là pourquoi?
– Pourquoi elle est là?
– Parce que Jean-Raymond doit la laver à fond. (Jean-Raymond, c'est le garde.)
– Ben c'est impeccable ça!!! On lui emprunte sa caisse pour la soirée et on lui ramène. Eh hop, ni vu ni co
– Nan nan Franck, c'est pas possible ça. C'est pas possible.
– Et pourquoi!?
– Attends, s'il arrive quoi que ce soit je me fais tuer moi. Nan nan c'est pas possible…
– Mais qu'est-ce que tu veux qu'il arrive couille-molle? Hein qu'est-ce que tu veux qu'il arrive?!
– Nan nan…
– Bordel mais arrête avec ça, "Nan nan", qu'est-ce que ça veut dire? On a quinze bornes aller et quinze bornes retour. La route est toute droite et y'aura pas un péquin dehors à c't'heure-là alors dis-moi où est le problème?
– Si on a la moindre emmerde…
– MAIS QUOI comme emmerde? Hein, QUOI comme emmerde? J'ai mon permis depuis trois ans et j'ai jamais eu un seul problème tu m'entends? Pas ça.
Il met son pouce sous son incisive comme pour la déchausser.
– Nan nan pas d'accord. Pas la Jaguar de mon père.
– Putain mais c'est pas vrai d'être si con, mais c'est pas vrai!
– Qu'est-ce qu'on fait alors??? On va chez La Roche-de-mes-deux avec ta merde de poulailler roulant?
– Ben ouais…
– Attends mais on devait pas emmener ta cousine et passer prendre sa copine à Saint-Chinan?
– Ben si…
– Et tu crois qu'elles vont mettre leur petit cul sur tes sièges pleins de caca??!
– Ben nan…
– Bon ben alors On emprunte la bagnole de ton père, on roule peinard et dans quelques heures, on la remet bien gentiment là où on l'a prise et c'est tout.
– Nan nan pas la Jaguar… (silence)… pas la Jaguar.
– Attends, moi. Je me trouve quelqu'un pour m'emmener. T'es vraiment trop con. C'est le squat de l'été et tu veux qu'on se pointe avec ta bétaillère. Pas question. Est-ce qu'elle roule d'abord?
– Ouais elle roule.
– Puuutain mais c'est pas vrai ça… Il tire sur la peau de ses joues.
– De toute façon, sans moi, tu peux pas entrer.
– Ouais ben entre pas y aller ou y aller avec ta poubelle j'sais pas ce qui est le mieux… Hé tu feras gaffe qui reste pas une poule hein?
Sur la route du retour. Cinq heures du matin. Deux garçons gris et fatigués qui sentent la clope et la transpiration mais pas la fornication (belle fête, mauvaise pioche, ça arrive).
Deux garçons silencieux sur la D 49 entre Bo
– Eh ben tu vois… On l'a pas cassée… Hein… tu vois… C'était pas la peine de faire chier avec tes "nan nan". Y pourra l'astiquer demain le gros Jean-Raymond, la voiture à papa…
– Pffff… Pour ce que ça nous aura servi… On aurait pu prendre l'autre…
– C'est vrai que de ce côté-là, ceinture… Il se touche l'entrejambe.
– … T'as pas vu beaucoup de monde toi hein Enfin… j'ai quand même un rencard demain avec une blonde à gros nichons pour un te
– Laquelle?
– Tu sais celle qui…
Cette phrase il ne l'a jamais terminée parce qu'un sanglier, un cochon d'au moins cent cinquante kilos a traversé juste à ce moment-là, mais sans regarder, ni à droite ni à gauche, cet abruti.
Un sanglier très pressé qui revenait peut-être d'une boum et qui avait peur de se faire engueuler par ses parents.
Ils ont d'abord entendu le crissement des pneus et puis un énorme "bonk" à l'avant. Alexandre Devermont a dit:
– Et merde.
Ils se sont arrêtés, ils ont laissé leur portière ouverte et ils sont allés voir. Le cochon raide mort et l'aile avant droite raide morte: plus de pare-chocs, plus de radiateur, plus de phares et plus de carrosserie. Même le petit sigle Jaguar en avait pris un coup. Alexandre Devermont a redit:
– Et merde.
Il était trop éméché et trop fatigué pour prononcer un mot de plus. Pourtant, à ce moment-là très exactement, il avait déjà clairement conscience de l'immense étendue d'emmerdements qui l'attendait. Il en avait clairement conscience.
Franck a do
– Bon ben on va pas le laisser là. Au moins qu'on le ramène, ça fera de la barbaque à manger…
Alexandre a commencé à se marrer tout doucement:
– Ouais, c'est bon le cuissot de sanglier…
C'était pas drôle du tout, c'était même dramatique comme situation mais le fou rire arrivait. A cause de la fatigue sûrement et de la nervosité.
– C'est ta mère qui va être contente…
– Ca c'est sûr, elle va être drôlement contente!
Et ces deux petits cons, ils riaient tellement qu'ils en avaient mal au bide.
– Bon ben… on va le foutre dans le coffre
– Ouais.
– Merde!
– Quoi encore?!
– Y a plein de trucs…
– Hein?
– Il est plein je te dis Y a le sac de golf de ton père et plein de caisses de pinard là-dedans…
– Ah merde…
– Qu'est-ce qu'on fait?
– On va le foutre derrière, par terre…
– Tu crois?
– Ouais, attends. Je vais mettre un truc pour protéger les coussins… Regarde dans le fond de la malle si tu vois pas un plaid…
– Un quoi?
– Un plaid.
– C'est quoi?
– … Le truc à carreaux vert et bleu là, tout au fond…
– Ah! une couverture… une couverture de parigots quoi…
– Ouais si tu veux… Allez, magne.
– Attends je vais t'aider. C'est pas la peine qu'on lui tache ses sièges en cuir en plus…
– T'as raison.
– Putain ce qu'il est lourd!…
– Tu m'éto
– Y pue en plus.
– Eh Alex… c'est la campagne…
– Fait chier la campagne.
Ils sont remontés en voiture. Aucun problème pour redémarrer, visiblement le moteur n'avait rien. C'était déjà ça.
Et puis quelques kilomètres plus loin: la grosse grosse frayeur. D'abord du bruit et des grognements dans leur dos.
Franck a dit:
– Putain mais c'est qu'il est pas mort ce con! Alexandre n'a rien répondu. Trop c'était trop quand même. Le cochon a commencé à se relever et à se tourner dans tous les sens.
Franck a pilé et il a gueulé:
– Hé on se casse maintenant! Il était tout blanc.
Les portes ont claqué et ils se sont éloignés de la voiture. A l'intérieur c'était la merde totale. La Merde Totale.