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VII
135 avroût.
Ouf, se dit Jacquemort en arrivant au village, ça fait bien la millième fois que je viens dans ce satané patelin et cette route n'a plus rien à m'apprendre. Il est vrai qu'elle ne m'empêche pas non plus d'apprendre autre chose. Enfin, pour une fois qu'on va pouvoir profiter d'une distraction.
Il y avait des affiches partout. Des affiches blanches tirées en violet, sans doute à l'aide d'une machine à polycopier. CET APRÈS-MIDI, SPECTACLE DE LUXE… etcétéra, etcétéra. Le spectacle aurait lieu dans la remise derrière le presbytère. Il était, de toute évidence, organisé par le curé.
Sur le ruisseau rouge, pas trace de La Gloïre. Il devait se trouver plus loin, après le coude. Des maisons grises sortaient les gens endimanchés, c'est-à-dire vêtus comme pour un deuil. Les apprentis restaient à la maison. Pour ne pas qu'ils regrettent, on les bourrait de coups de pied les jours de spectacle et ils se sentaient très heureux de rester seuls tout l'après-midi.
Jacquemort co
Jacquemort occupa sa place et do
Au milieu de la remise, encadré des quatre côtés par les chaises de l'église, se dressait un ring parfaitement établi formé de quatre poteaux sculptés retenus par de forts tirants métalliques, et entre lesquels on avait tendu des cordes de velours pourpre. Deux des poteaux diagonaux ne représentaient guère que des scènes familières de la vie de Jésus: Jésus se grattant les pieds sur le bord du chemin, Jésus se tapant un litre de rouge, Jésus à la pêche à la ligne, bref un résumé de l'imagerie sulpicie
Les gens entraient sans cesse et le brouhaha des chaises remuées, les jurons de ceux qui ne pouvaient pas s'asseoir parce qu'ils s'étaient montrés trop économes, les cris aigres des enfants de chœur, l'odeur puissante des pieds de l'assistance et les gémissements de quelques vieux achetés à la foire et que l'on avait menés là pour pouvoir les pincer pendant les entractes, composaient une atmosphère banale de spectacle du dimanche. On entendit soudain un bruit de raclement puissant, comme le bruit d'un disque usé à son démarrage, et une voix tonitruante jaillit d'un haut-parleur que Jacquemort, levant les yeux, aperçut accroché à une poutre juste au-dessus du ring. Au bout de quelques secondes, il reco
– Ça ne va pas! brailla-t-il en manière d'exorde.
– Ah! Ah! Ah! fit la foule ravie de cette distraction.
– Certains d'entre vous, par sordide esprit d'avarice et de mesquinerie indigne, ont voulu bafouer les enseignements des Livres. Ils ont pris de mauvais billets. Ils ne s'assoiront pas! Ceci est un spectacle de Luxe placé sous le signe de Dieu, créature de luxe, et quiconque en cette circonstance refusera d'agir luxueusement recevra la châtiment des méchants, qui rôtiront éternellement en enfer sur de misérables feux de charbon de bois, de tourbe et même d'argol, si ce n'est pas d'herbe sèche.
– Remboursez! Remboursez! crièrent ceux qui ne pouvaient pas s'asseoir.
– Vous ne serez pas remboursés. Asseyez-vous comme vous pourrez, ne vous asseyez pas, Dieu s'en moque. Nous avons disposé sur vos chaises d'autres chaises, les pieds en l'air, pour vous faire comprendre qu'au prix de ces places elles sont à peine bo
On commençait à trouver le curé un peu abusif. Jacquemort se retourna, entendant un grand bruit de craquements. Il vit le maréchal-ferrant, debout aux places bon marché. Il tenait une chaise dans chaque main et les cognait l'une sur l'autre. Au deuxième choc, les chaises se fragmentèrent en bois d'allumettes. Il lança les morceaux à la volée dans la direction des coulisses, indiquées par un rideau tendu. Ce fut le signal. Tous ceux qui avaient de mauvais tickets saisirent les chaises qui les gênaient et se mirent à les briser. Ceux qui n'en avaient pas la force les passaient au maréchal.
Les morceaux filaient au milieu du vacarme et se frayaient violemment un chemin par l'intervalle qui marquait les deux moitiés du rideau. Un coup plus heureux que les autres ébranla la tringle qui le supportait. Dans le haut-parleur, on entendait le curé vociférer.
– Vous n'avez pas le droit! Le Dieu de luxe méprise vos façons misérables, vos chaussettes sales, vos caleçons tachés de jaune, vos cols noirs et le tartre de vos dents. Dieu refuse le paradis aux sauces maigres, aux coqs mal garnis, aux haridelles efflanquées, Dieu est un grand cygne d'argent, Dieu est un œil de saphir dans un triangle étincelant, un œil de diamant au fond d'un pot de chambre d'or, Dieu c'est la volupté des carats, les grands mystères platinés, les cent mille bagues des courtisanes de Malampia, Dieu, c'est un cierge éternel, porté par un évêque de velours, Dieu vit dans le métal précieux, les perles liquides, le mercure bouillant, le cristal et l'éther. Dieu vous regarde, bouseux, et il a honte de vous…
Au mot interdit, la foule, et même ceux qui étaient assis se mirent à gronder.
– Assez, curé! Ton spectacle!
Les chaises volaient de plus belle.
– Il a honte de vous! Grossiers, sales, ternes, vous êtes la serpillière du monde, la pomme de terre des potagers du ciel, l'ortie du jardin divin, vous êtes… ouille! ouilleouille!
Une chaise mieux dirigée que les autres venait de décrocher complètement le rideau et l'on aperçut le curé en caleçon qui dansait devant son micro en se tenant le dessus du crâne.
– Le spectacle, curé! hurla la foule d'une seule voix.
– Bon! Ouille! Bon! dit le curé. Voilà! Voilà!
Le bruit s'apaisa aussitôt. Les chaises étaient presque toutes garnies maintenant et les enfants de chœur s'empressèrent autour du curé. L'un d'eux lui tendit un objet brun et rond dans lequel il fourra une main. Même jeu pour l'autre main. Puis le curé revêtit une superbe robe de chambre jaune vif et bondit en boitant sur le ring. Il avait emmené son micro qu'il accrocha au-dessus de sa tête à un fil prévu.
– Aujourd'hui, a
Il y eut un murmure d'incrédulité dans la foule.
– Ne riez pas! hurla le curé. Que ceux qui ne me croient pas regardent!
Il fit un signe et le sacristain sortit de la coulisse en un éclair. Une violente odeur de soufre se répandit.
– Il y a huit jours, a
Le sacristain cracha négligemment un assez beau jet de flamme. Malgré sa longue robe de chambre, on voyait très bien les grands poils de ses jambes et ses sabots fourchus.
– Un bravo pour lui! proposa le curé.
Les applaudissements crépitèrent, plutôt mous. Le sacristain parut vexé.
– Quoi pouvait plaire à Dieu, mugit le curé, plus qu'un de ces combats somptueux, qu'excellaient à organiser les empereurs romains, amateurs de luxe par excellence?
– Assez! dit quelqu'un. Du sang!
– Bon! dit le curé. Bon! Oh! Bon! Je n'ajoute qu'une chose. Vous êtes de misérables béotiens.
Il laissa tomber sa robe de chambre; deux enfants de chœur lui servaient de soigneurs; le sacristain n'avait perso
– Pas de coups bas avant de commencer, hein, mon curé.
Le troisième enfant de chœur do
D'emblée, le diable attaqua, en courts crochets du droit qui perçaient, une fois sur trois, la garde du curé. Ce dernier se montrait cependant possesseur d'un joli jeu de jambes; deux jambes exactement, bien dodues et bien grasses et fort agiles, malgré leur inégalité. Le curé contrait en directs du droit, tentant de tenir son adversaire à distance. Profitant de ce que le diable relevait sa garde pour mieux juger une série au flanc, il doubla un gauche près du cœur et le sacristain jura grossièrement. La foule applaudit. Le curé se rengorgeait déjà, quand il lui arriva un uppercut imprévu en plein dans les mandibules et il encaissa durement. Puis, d'une rapide série de gauches, le diable le marqua à l'œil droit. Il paraissait désireux de do
– Vade rétro…