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V

99 avroût.

Clémentine avait faim. Elle ne mangeait plus guère au repas de midi pendant lequel elle s'occupait de gaver ses trois. Elle alla vérifier la porte de sa chambre et tourna la clé dans la serrure. Tranquille. Perso

e n'entrerait. Elle revint au milieu de la chambre, desserra légèrement la ceinture de sa robe de toile. Elle se regardait discrètement dans la glace de l'armoire. Elle s'en fut à la fenêtre et la ferma également. Puis elle s'approcha de l'armoire. Elle prenait son temps, savourait les minutes à passer. Elle portait la clé de l'armoire accrochée à sa ceinture par une légère tresse de cuir. Elle la regarda et la glissa dans la serrure. Dans l'armoire, ça sentait mauvais. Ça sentait la charogne, très exactement. Il y avait une boîte à chaussures en carton d'où venait l'odeur. Clémentine la saisit et flaira. Dans la boîte, sur une soucoupe, un reste de bifteck achevait de se putréfier. Une pourriture propre, sans mouches et sans asticots. Simplement, il devenait vert et il puait. Affreusement. Elle passa son doigt sur le bifteck, tâta. Cela cédait facilement. Elle sentit son doigt. Assez pourri. Délicatement, elle saisit le bifteck entre le pouce et l'index et elle mordit avec soin, faisant attention d'en détacher une bouchée bien nette. C'était facile, c'était tendre. Elle mâchait avec lenteur, percevant autant la consistance un peu savo

euse de la chair faisandée, qui lui faisait une sensation acide derrière les joues, que le parfum puissant s'exhalant de la boîte. Elle en mangea la moitié et le remit dans la boîte qu'elle repoussa à son emplacement primitif. Il y avait à côté un triangle de fromage à peu près dans le même état, totalement abando

é à son assiette. Elle y trempa son doigt, le lécha, ceci à plusieurs reprises. À regret, elle referma l'armoire et passa dans le cabinet de toilette où elle se lava les mains. Puis elle s'étendit sur son lit. Cette fois, elle ne vomirait pas. Elle le savait. Maintenant elle conserverait tout. Il suffisait d'avoir assez faim. Elle y prendrait garde. De toute façon, le principe devait triompher: les meilleurs morceaux pour les enfants; elle rit en pensant au début, elle se contentait de manger les rogatons, de finir les gras des côtelettes et du jambon dans leur assiette et de venir à bout des tartines détrempées de lait qui traînaient autour des bols du petit déjeuner. Mais ça, n'importe qui peut le faire. Toutes les mères. C'est courant. Les épluchures de pêches, ça avait été plus difficile déjà. À cause de la sensation de velours sur la langue. Cependant, les épluchures de pêches, c'est également peu de chose; d'ailleurs bien des gens les mangent avec leur chair. Mais elle seule laissait pourrir tous ces rebuts. Les enfants méritaient bien ce sacrifice – et plus c'était affreux, plus cela sentait mauvais, plus elle avait l'impression de consolider son amour pour eux, de le confirmer, comme si des tourments qu'elle s'infligeait de la sorte pouvait naître quelque chose de plus pur et de plus vrai – il fallait racheter tous ces retards, il fallait racheter chaque minute pensée sans eux.

Mais elle restait vaguement insatisfaite, car elle n'avait pu se résoudre encore à absorber les asticots. Et elle se rendait compte qu'elle trichait en protégeant des mouches les débris soustraits au garde-manger. Peut-être, en fin de compte, cela retomberait-il sur leur tête…

Demain, elle essaierait.