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II
59 janvril
Il tombait une pluie fine et pernicieuse, et on toussait. Le jardin coulait, gluant. On voyait à peine la mer, du même gris que le ciel, et dans la baie, la pluie s'inclinait au gré du vent, hachait l'air de biais.
Il n'y a rien à faire quand il pleut. On joue dans sa chambre. Noël, Joël et Citroën jouaient dans leur chambre. Ils jouaient à baver. Citroën, à quatre pattes, cheminait le long de la bordure du tapis et s'arrêtait à toutes les taches rouges. Il penchait la tête et se laissait baver. Noël et Joël suivaient et tâchaient de baver aux mêmes endroits. Délicat.
Il pleuvait quand même. Clémentine, dans la cuisine, préparait des purées au lait. Elle avait engraissé. Elle ne se maquillait plus. Elle s'occupait de ses enfants. Son travail fini, elle monta pour reprendre sa surveillance. Quand elle entra, Culblanc leur faisait des reproches.
– Vous êtes des dégoûtants. Vous êtes des petits sales.
– Il pleut dehors, observa Citroën qui venait d'en réussir un beau bien filant.
– Il pleut dehors, répéta Joël.
– Il pleut, dit Noël plus concis.
Il est vrai qu'il s'évertuait au même instant.
– Et qui va nettoyer vos cocho
– C'est toi, dit Citroën.
Clémentine entra. Elle avait écouté la fin.
– Naturellement, c'est vous, dit-elle. Vous êtes là pour ça. Ils ont bien le droit de s'amuser, ces pauvres chéris. Vous trouvez qu'il fait si beau?
– Ça n a pas le sens commun, dit Culblanc.
– Ça suffit, dit Clémentine. Vous pouvez retourner à votre repassage. Je m'occuperai d'eux.
La bo
– Bavez, mes minets, dit Clémentine. Si ça vous amuse, bavez.
– On n'a plus envie, dit Citroën.
Il se leva.
– Venez, dit-il à ses frères. On va jouer au train.
– Venez me faire une bisette, dit Clémentine.
– Non, dit Citroën.
– Non, dit Joël.
Noël ne dit rien. C'était la seule possibilité résiduelle d'abréviation.
– On n'aime plus sa mamie? demanda Clémentine en s'agenouillant.
– Mais si, dit Citroën. Mais on joue au train. Il faut que tu montes dans le train.
– Eh bien! je monte, dit Clémentine. Houp! En voiture!
– Crie, dit Citroën. Tu feras le sifflet. Moi je suis le conducteur.
– Moi aussi, dit Joël qui se mit à faire tchou tchou.
– Moi…, commença Noël. Il se tut.
– Oh! mes cocos chéris, dit Clémentine. Elle se mit à les embrasser.
– Crie, dit Citroën. On arrive
Joël ralentit.
– Eh bien! dit Clémentine, la voix cassée d'avoir trop crié, il marche rudement bien, ce train. Venez manger votre purée.
– Non, dit Citroën.
– Non, dit Joël.
– Pour me faire plaisir, dit Clémentine.
– Non, dit Citroën.
– Non, dit Joël.
– Alors je vais pleurer, dit Clémentine.
– Tu ne sais pas, observa Noël méprisant, arraché à son laconisme habituel par la remarque vraiment outrecuidante de sa mère.
– Ah! je ne sais pas pleurer? dit Clémentine.
Elle fondit en larmes, mais Citroën l'arrêta aussitôt.
– Non, dit-il. Tu ne sais pas. Toi, tu fais hû, hû, hû. Nous on fait ah.
– Alors ah, ah, aah! dit Clémentine.
– Ce n'est pas ça, dit Joël. Écoute.
Puis gagné par l'ambiance, Noël réussit une larme. Piqué au jeu, Joël continua. Citroën ne pleurait jamais. Mais il était très triste. Peut-être même désespéré.
Clémentine s'inquiéta:
– Mais vous pleurez pour de vrai! Citroën! Noël! Joël! Cessez cette comédie, mes minets! Mes petits! Mes chéris! Voyons! Ne pleurez pas! Qu'est-ce qu'il y a?
– Vilaine! beugla Joël, lamentable.
– Méchante! glapit Citroën, furieux.
– Ouin! hurla Noël de plus belle.
– Mes chéris! Mais non! Ce n'est rien, voyons, c'était pour rire! Enfin, vous me rendez folle!
– Je ne veux pas de purée, dit Citroën et il se remit à brailler.
– Veux pas la purée! dit Joël.
– A veux pas! dit Noël.
Quand ils étaient émus, Joël et Noël se remettaient à parler bébé.
Clémentine les caressait et les embrassait, complètement démontée.
– Mes petits choux, dit-elle. Eh bien! on la mangera tout à l'heure. Pas maintenant.
Tout s'arrêta comme par magie.
– Viens jouer au bateau, dit Citroën à Joël.
– Oh! oui, au bateau, dit Joël.
– Au bateau, conclut Noël. Ils s'écartèrent de Clémentine.
– Laisse-nous, dit Citroën. On joue.
– Je vous laisse, dit Clémentine. Vous voulez bien que je reste à tricoter?
– À côté, dit Citroën.
– Va à côté, dit Joël. Hue, bateau!
Clémentine soupira et sortit à regret. Elle aurait voulu les avoir encore tout petits et tout mignons. Comme le premier jour où ils avaient tété. Elle baissa la tête et se rappela.