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Je n'avais que mes papiers de réfugié, plus un titre de voyage qui m'autorisait à visiter «tous pays sauf U.R.S.S.». Le lendemain de ma conversation avec le «nouveau Russe», j'allai à la préfecture de Police pour me renseigner sur les formalités de la naturalisation. J'essayais de faire taire en moi cette pensée qui insidieusement me revenait à l'esprit: «Désormais, il faudra affronter cette invisible course contre la montre. Charlotte a l'âge où chaque a
C'est pour cette raison que je ne voulais ni écrire ni téléphoner. J'avais une crainte superstitieuse de compromettre mon projet par quelques mots banals. Il me fallait obtenir rapidement un passeport français, venir à Saranza, parler plusieurs soirées de suite avec Charlotte et l'amener à Paris. Je voyais s'accomplir tous ces gestes dans une fulgurante simplicité de rêve. Puis brusquement, cette image se brouillait et je me retrouvais dans un magma collant qui entravait mes mouvements – le Temps.
Le dossier qu'on me demandait de réunir me rassura: aucun document impossible à trouver, aucune embûche bureaucratique. Seule ma visite chez le médecin me laissa une impression pénible. L'examen pourtant ne dura que cinq minutes et fut, somme toute, assez superficiel: l'état de ma santé se serait révélé compatible avec la nationalité française. Après m'avoir ausculté, le médecin me dit de m'incliner en gardant les jambes bien droites et en touchant le sol de mes doigts. Je m'exécutai. C'est mon empressement outré qui dut créer ce malaise. Le médecin parut gêné et balbutia: «Merci, c'est bon.» Comme s'il avait peur que, dans mon élan, je répète cette inclinaison. Souvent, un petit rien dans nos attitudes suffit pour changer le sens des situations les plus quotidie
En sortant dans la rue, je pensai aux camps où, par des tests physiques semblables, on triait les priso
C'était le zèle avec lequel j'avais accompli la commande. Je le retrouvai en feuilletant les pages de mon dossier. Je vis que partout cette envie de convaincre quelqu'un était présente. Et bien que cela ne me fût pas demandé dans les questio
Il fallait attendre plusieurs mois. On m'indiqua un délai. Son échéance arrivait au mois de mai. Et tout de suite, ces jours de printemps encore bien irréels se remplirent d'une luminosité particulière, s'arrachant du cercle des mois et formant un univers qui vivait de son propre rythme, dans son propre climat.
Ce fut pour moi le temps des préparatifs, mais surtout des longues conversations silencieuses avec Charlotte. En marchant dans les rues, j'avais maintenant l'impression de les observer avec ses yeux. De voir, comme elle eût vu, ce quai désert où les peupliers, sous un coup de vent, semblaient se transmettre un message chuchoté, urgent, de ressentir, comme elle eût ressenti, la sonorité des pavés sur cette vieille petite place dont la tranquillité provinciale en plein Paris cachait la tentation d'un bonheur simple, d'une vie sans éclat.
Je compris que tout au long des trois a
C'est grâce à ces rêves, peut-être, que j'avais pu endurer et cette misère et l'humiliation, souvent atroce, qui accompagne les premiers pas dans le monde où le livre, cet organe le plus vulnérable de notre être, devient marchandise. Une marchandise vendue à la criée, exposée sur les étals, bradée. Mon rêve était un contrepoison. Et les «Notes» – un refuge.
En ces quelques mois d'attente, la topographie de Paris changea. Comme sur certains plans où les arrondissements sont colorés différemment, la ville s'emplissait, dans mes yeux, de tons variés que nuançait la présence de Charlotte. Il y avait des rues dont le silence ensoleillé, tôt le matin, gardait l'écho de sa voix. Des terrasses de café où je devinais sa fatigue à la fin d'une promenade. Une façade, un vitrail qui, sous son regard, revêtait la légère patine des réminiscences.
Cette topographie rêvée laissait bien des taches blanches sur la mosaïque colorée des arrondissements. Nos trajets, très spontanément, éviteraient les audaces architecturales des dernières a
Je ne voulais pas non plus que Charlotte vît le quartier où j'habitais… Alex Bond venant à notre rendez-vous, s'était exclamé, goguenard: «Mais écoutez, bo
Nos promenades, dans mes rêves, contournaient ce quartier et la bouillie intellectuelle que sa réalité engendrait. Non que sa population eût pu heurter la sensibilité de Charlotte. Émigrante par excellence, elle avait toujours vécu au milieu d'une extrême multiplicité de peuples, de cultures, de langues. De la Sibérie à l'Ukraine, du Nord russe à la steppe, elle avait co
Non, ce n'est pas la nouvelle population de ce vieux quartier parisien qui aurait pu impressio