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Charlotte s'installait avec un livre à l'ombre des saules, à un pas du courant. Moi, jusqu'à l'épuisement, je nageais, plongeais, en traversant plusieurs fois la rivière étroite et peu profonde. Le long de ses rives s'alignait une kyrielle d'îlots recouverts d'herbe drue où l'on avait juste la place pour s'allonger et s'imaginer sur une île déserte au milieu de l'océan…
Puis, étendu sur le sable, j'écoutais l'insondable silence de la steppe… Nos conversations naissaient sans prétexte et semblaient découler du ruissellement ensoleillé de la Soumra, du bruissement des longues feuilles des saules. Charlotte, les mains posées sur le livre ouvert, regardait par-delà la rivière, vers cette plaine brûlée par le soleil, et se mettait à parler, tantôt en répondant à mes questions, tantôt en les précédant intuitivement dans son récit.
C'est durant ces longs après-midi d'été, au milieu de la steppe où chaque herbe so
J'appris qu'il était réellement son premier amoureux, le premier homme de sa vie, ce soldat de la Grande Guerre, qui lui avait glissé dans la paume le petit caillou appelé «Verdun». Seulement, ils ne s'étaient pas co
Un jour elle me parla du viol… Sa voix calme avait cet accent qui semblait dire: «Bien sûr: tu sais déjà de quoi il s'agit… Ce n'est plus un secret pour toi.» Je confirmai cette intonation par une série de petits «oui, oui» d'une nonchalance enjouée. J'avais très peur, après ce récit, en me relevant, de voir une autre Charlotte, un autre visage portant l'expression indélébile d'une femme violée. Mais ce fut d'abord cet éclat lumineux qui s'incrusta dans mon cerveau.
Un homme enturba
La voix de Charlotte se confondit avec le léger sifflement des saules. Elle se tut. Je pensai à la colère de ce jeune Ouzbek: «Il lui fallait à tout prix l'égorger, la réduire à une chair sans vie!» Et avec une pénétration déjà virile, je comprenais qu'il ne s'agissait pas d'une simple cruauté. Je me souvenais maintenant des premières minutes qui suivaient l'acte d'amour où le corps, désiré il y a un instant, devenait soudain inutile, désagréable à voir, à toucher, presque hostile. Je me rappelai ma jeune compagne sur notre radeau nocturne: c'est vrai, je lui en voulais de ne plus la désirer, d'être déçu, de la sentir là, collée à mon épaule… En poussant jusqu'au bout ma pensée, en mettant à nu cet égoïsme mâle qui m'effrayait et me tentait à la fois, je me dis: «En fait, après l'amour, la femme doit disparaître!» Et j'imaginai de nouveau cette main fébrile qui cherche le poignard.
Je me redressai brusquement en me tournant vers Charlotte. J'allais lui poser la question qui me torturait depuis des mois et que, mentalement, j'avais formulée et reformulée mille fois: «Dis-moi, en un seul mot, en une seule phrase, l'amour, c'est quoi?»
Mais Charlotte, croyant sans cloute prévenir une question bien plus logique, parla la première.
– Et tu sais ce qui m'a sauvée? Ou plutôt qui m'a sauvée… On ne te l'a pas encore raconté?
Je la regardais. Non, le récit du viol n'avait laissé aucune marque sur ses traits. Il y avait simplement cette palpitation d'ombre et de soleil dans le feuillage des saules qui effleurait son visage.
Elle avait été sauvée par un «saïgak», cette antilope du désert aux énormes naseaux, semblables à une trompe d'éléphant coupée court, et – dans un éto