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– Toutes ces a

Oui, ce fut la toute première parole qu'Albertine adressa à sa fille. Et Charlotte comprit: ce qu'elles avaient vécu depuis leurs adieux sur le quai, il y a huit ans, toute cette multitude de gestes, de visages, de mots, de souffrances, de privations, d'espoirs, d'inquiétudes, de cris, de larmes – toute cette rumeur de la vie réso

– Je voulais demander à quelqu'un de t'écrire en disant que j'étais morte. Mais c'était la guerre, ensuite la révolution. Et de nouveau la guerre. Et puis…

– Je n'aurais pas cru cette lettre…

– Oui, et puis je me disais que de toute façon tu ne la croirais pas…

Elle jeta les branches près du poêle et s'approcha de Charlotte. Quand, à Paris, elle la regardait de la fenêtre baissée du wagon, sa fille avait onze ans. Elle allait en avoir vingt bientôt.

– Tu entends? chuchota Albertine, le visage éclairci, et elle se tourna vers le poêle. Les souris, tu te rappelles? Elles sont toujours là…

Plus tard, accroupie devant le feu qui s'animait derrière la petite porte en fonte, Albertine murmura comme pour elle-même, sans regarder Charlotte qui s'était allongée sur le banc et paraissait endormie:

– Ce pays est ainsi fait. On y entre facilement, mais on n'en sort jamais…

L'eau chaude paraissait une matière toute neuve, inco

– Tu as beaucoup maigri, dit Albertine tout bas et sa voix se coupa.

Charlotte rit doucement. Et en levant sa tête aux cheveux humides, elle vit des larmes de cette même couleur d'ambre briller dans les yeux éteints de sa mère.

Les jours qui suivirent, Charlotte essaya de savoir comment elles pourraient quitter la Sibérie (par superstition, elle n'osait pas dire: repartir pour la France). Elle alla dans l'ancie

Le dirigeant la reçut, assis derrière son lourd bureau: elle entrait déjà, mais lui, les sourcils froncés, continuait encore à tracer des lignes énergiques d'un crayon rouge sur les pages d'une brochure. Toute une pile d'opuscules identiques se dressait sur sa table.

– Bonjour, citoye

Ils parlèrent. Et avec une stupeur incrédule, Charlotte constata que les répliques du fonctio

Après un quart d'heure d'un tel échange, Charlotte eut envie de crier: «Je veux partir! C'est tout!» Mais l'absurde logique de cette conversation ne la lâchait plus.

– Un train pour Moscou…

– Le sabotage des spécialistes bourgeois dans les chemins de fer…

– Le mauvais état de santé de ma mère…

– L'horrible héritage économique et culturel laissé par le tsarisme…

Enfin, sans forces, elle souffla faiblement:

– Écoutez, rendez-moi, s'il vous plaît, mes papiers…

La voix du dirigeant sembla buter contre un obstacle. Un rapide spasme parcourut son visage. Il sortit de son bureau sans rien dire. Profitant de son absence, Charlotte jeta un coup d'œil sur la pile de brochures. Le titre la plongea dans une perplexité extrême: Pour en finir avec le relâchement sexuel dans les cellules du Parti (recommandations). C'étaient donc ces recommandations que le dirigeant soulignait au crayon rouge.

– Nous n'avons pas retrouvé vos papiers, dit-il en entrant.

Charlotte insista. Ce qui se produisit alors était aussi invraisemblable que logique. Le dirigeant éructa un tel flot de jurons que même après deux mois passés dans les trains bondés, elle en resta abasourdie. Il continuait à l'apostropher alors qu'elle saisissait déjà la poignée de la porte. Puis approchant brusquement son visage du sien, il souffla:

– Je peux t'arrêter et te fusiller là, dans la cour, derrière les chiottes! T'as compris, sale espio

Au retour, en marchant au milieu des champs e

«Et cette neige lente, pensa-t-elle, ces flocons sommeillants du redoux dans le ciel mauve du soir?» Elle se souvint qu'enfant elle était si heureuse de retrouver cette neige en sortant dans la rue, après sa leçon avec la fille du gouverneur. «Comme aujourd'hui…», se dit-elle en respirant profondément.

Quelques jours plus tard, la vie se figea. Par une nuit limpide, le froid polaire descendit du ciel. Le monde se transforma en un cristal de glace où s'étaient incrustés les arbres hérissés de givre, les colo

Elles ne pensaient plus qu'à survivre, au jour le jour, en préservant une minuscule zone de chaleur autour de leurs corps.

C'est surtout l'isba qui les sauva. Tout y avait été conçu pour résister aux hivers sans fin, aux nuits sans fond. Le bois même de ses gros rondins renfermait la dure expérience de plusieurs générations de Sibériens. Albertine avait deviné la respiration secrète de cette vieille demeure, avait appris à vivre en étroite fusion avec la lenteur chaude du grand poêle qui occupait la moitié de la pièce, avec son silence très vivant. Et Charlotte, en observant les gestes quotidiens de sa mère, se disait souvent en souriant: «Mais c'est une vraie Sibérie

Ce qui les sauva, c'était aussi la présence de cette enfant, de cette petite Tsigane qu'elles retrouvèrent un jour, à demi frigorifiée, sur leur perron. Elle grattait les planches endurcies de la porte avec ses doigts gourds, violets de froid… Pour la nourrir, Charlotte fit ce qu'elle n'aurait jamais fait pour elle-même. Au marché, on la vit mendier: un oignon, quelques pommes de terre gelées, un morceau de lard. Elle fouilla dans le bac aux ordures près de la cantine du Parti, non loin de l'endroit où le dirigeant avait menacé de la fusiller. Il lui arriva de décharger les wagons pour une miche de pain. L'enfant, squelettique au début, vacilla quelques jours sur la frontière fragile entre la lumière et le néant, puis lentement, avec un éto