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– Te rappelles-tu: Bartavelles et ortolans truffés rôtis?…
Elle rit doucement.
Et moi, en regardant son visage pâle aux yeux qui reflétaient le ciel d'hiver, je sentis mes poumons s'emplir d'un air tout neuf – celui de Cherbourg – à l'odeur de brume salée, des galets humides sur la plage, et des cris sonores des mouettes dans l'infini de l'océan. Je restai un moment aveugle. La file d'attente avançait et me poussait lentement vers la porte. Je me laissais faire sans quitter cet instant de lumière qui se dilatait en moi.
Bartavelles et ortolans… Je souris en lançant à ma sœur un discret clin d'œil. Non, nous ne nous sentions pas supérieurs aux gens qui se pressaient dans la file. Nous étions comme eux, peut-être vivions-nous même plus modestement que beaucoup d'entre eux. Nous appartenions tous à la même classe: celle des gens qui pataugeaient dans une neige piétinée au milieu d'une grande ville industrielle, aux portes d'un magasin, en espérant remplir leurs sacs de deux kilos d'oranges.
Et pourtant, en entendant les mots magiques, appris au banquet de Cherbourg, je me sentis différent d'eux. Non pas à cause de mon érudition (je ne savais pas, à l'époque, à quoi ressemblaient ces fameux bartavelles et ortolans). Tout simplement, l'instant qui était en moi – avec ses lumières brumeuses et ses odeurs marines – avait rendu relatif tout ce qui nous entourait: cette ville et sa carrure très stalinie
5
Après la mort de mon arrière-grand-père Norbert, l'immensité blanche de la Sibérie se referma lentement sur Albertine. Certes, elle retourna encore deux ou trois fois à Paris en y amenant Charlotte. Mais la planète des neiges ne relâchait jamais les âmes envoûtées par ses espaces sans jalons, par son temps endormi.
D'ailleurs, les séjours parisiens étaient marqués d'une amertume que les récits de ma grand-mère ne parvenaient pas à dissimuler. Quelque dissension familiale dont il ne nous était pas do
En tout cas, le fait qu'Albertine préférait vivre dans l'appartement de son frère et non dans la maison familiale de Neuilly ne passa pas inaperçu, même pour nous.
À chaque retour en Russie, la Sibérie lui paraissait de plus en plus fatale – inévitable, se confondant avec son destin. Ce n'était plus seulement la tombe de Norbert qui l'attachait à cette terre de glace, mais aussi ce ténébreux vécu russe dont elle sentait le poison enivrant s'instiller dans ses veines.
D'une épouse de médecin respectable, co
Elle était trop jeune encore et trop belle pour éviter la médisance du beau monde de Boïarsk. Trop insolite pour se faire accepter telle quelle. Et bientôt trop pauvre.
Charlotte remarqua qu'après chaque voyage à Paris, elles s'installaient dans un appartement de plus en plus petit. À l'école où elle avait été admise grâce à un ancien patient de son père, elle devint vite «cette Lemo
– Qu'avez-vous aux pieds, mademoiselle Lemo
Les trente élèves se relevèrent de leurs sièges en tendant le cou, en écarquillant les yeux. Sur le parquet bien ciré, elles virent deux étuis en laine, deux «chaussures» que Charlotte s'était confectio
À cette époque, elles vivaient déjà dans une vieille isba à la périphérie de la ville. Charlotte ne s'éto
Cette isba, loin des beaux quartiers de Boïarsk, lui plaisait. On voyait moins leur misère dans ces étroites rues courbes noyées sous la neige. Et puis, il était si bon, en rentrant de l'école, de monter sur le vieux perron en bois qui crissait sous les pas, de traverser une entrée obscure dont les murs en gros rondins étaient recouverts d'un épais pelage de givre, et de pousser la lourde porte qui cédait avec un bref gémissement très vivant. Et là, dans la pièce, on pouvait rester un instant sans allumer la lampe, en regardant la petite fenêtre basse s'imprégner du crépuscule violet, en écoutant les rafales neigeuses tinter contre la vitre. Adossée au large flanc chaud du grand poêle, Charlotte sentait la chaleur pénétrer lentement sous son manteau. Elle appliquait ses mains transies sur la pierre tiède – le poêle lui paraissait être l'énorme cœur de cette vieille isba. Et sous la semelle de ses bottes de feutre fondaient les derniers glaçons.
Un jour, un éclat de glace se cassa sous son pied avec une sonorité inhabituelle. Charlotte fut surprise – elle était rentrée voilà déjà une bo
C'est ainsi que le terrible mot de morphine entra dans sa vie. Et expliqua le silence derrière le rideau, les ombres grouillantes dans les yeux de sa mère, cette Sibérie absurde et inévitable comme le destin.
Albertine n'avait plus rien à cacher à sa fille. C'est Charlotte qu'on voyait désormais entrer dans la pharmacie et murmurer timidement: «C'est pour le médicament de madame Lemo
Elle rentrait toujours seule, en traversant de vastes terrains vagues qui séparaient leur bourgade des dernières rues de la ville avec ses magasins et son éclairage. Souvent, une tempête de neige se déchaînait au-dessus de ces étendues mortes. Lasse de lutter contre le vent chargé de cristaux de glace, assourdie par son sifflement, Charlotte s'arrêta, un soir, au milieu de ce désert de neige, tournant le dos aux rafales, le regard perdu dans l'envolée vertigineuse des flocons. Intensément, elle ressentit sa vie, la chaleur de son corps maigre concentré en un minuscule moi. Elle percevait le chatouillement d'une goutte qui glissait sous l'oreillette de sa chapka, et le battement de son cœur, et, près de son cœur – la présence fragile des ampoules qu'elle venait d'acheter. «C'est moi, retentit soudain en elle une voix étouffée, moi, qui suis là, dans ces bourrasques de neige, au bout du monde, dans cette Sibérie, moi, Charlotte Lemo