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La formule m'a frappé. Je me suis demandé longtemps quelle était cette chose redoutable qu'on ne pouvait pas souhaiter même à un e

Les rares moments où ma mère me racontait ses a

Elle apportait de la cour une énorme brassée de linge givré, le déposait sur le coffre. Tous ces draps figés, ces chemises aux manches dures comme du carton, ces chaussettes rigides cassées en deux scintillaient de mille cristaux sous la lumière terne de l'ampoule. Mais surtout ce tas anguleux exhalait la senteur âpre et fraîche de l'hiver. Cet amas glacé semblait respirer.

Ma mère enlevait son manteau, s'asseyait en attendant que le linge «s'en remette», comme elle disait. Je m'installais avec mon bol de lait chaud sur le coin de la table. Derrière la fenêtre bleuissait déjà le crépuscule. C'est à ces moments-là qu'elle commençait à parler, ses grosses mains rouges abando

Si à ce moment tu venais me voir, elle se levait et, sans interrompre son récit, sans sortir de cette détente rêveuse, te versait du lait dans un bol. Et nous écoutions ensemble.

Je vais l'appeler Liouba comme tout le monde l'appelait dans la cour. Comme l'appelaient les babouchkas qui n'auraient pas souhaité à leur pire e

Il semblait à Liouba n'avoir jamais vu son père dans ses vêtements d'intérieur. Il était toujours sanglé du baudrier de cuir lisse, chaussé de hautes bottes noires. Au temps des répressions les plus dures («sous Iejov», disait ma mère pour ne pas évoquer devant nous le nom de Staline), son père dormait des semaines entières sans se déshabiller. Il savait qu'à tout moment, chaque nuit, on pouvait venir le chercher, l'emmener.

À la fin de l'a

Après le nouvel an, pour les vacances d'hiver, Liouba partit avec sa mère au village.

Dans l'isba sibérie

Dans la cour s'était immobilisé un cheval tout blanc et bouclé de givre. Glebytch, un vieillard au visage rubicond, basculait lourdement du traîneau. Lorsqu'il les voyait descendre du perron, il se penchait, retirait du traîneau une grossière toile grise, la déployait. Liouba écarquillait les yeux. Dans ses grandes moufles de fourrure, Glebytch tenait un large disque de lait glacé qui étincelait au soleil matinal. Avec précaution il le déposait sur le napperon brodé que la mère lui tendait.

Sur la surface du disque striée de cristaux Liouba découvrait parfois un brin de paille collé eu un épi. Et parfois même un bleuet… Mais le comble du bonheur, c'était de s'approcher en cachette du grand bloc glacé et de le lécher en plein milieu, recevant sur le visage le souffle d'un froid enivrant!

S'aimaient-ils, Liouba et Piotr? La question ne s'est jamais posée à moi quand j'étais enfant. Tout me paraissait naturel. Je n'imaginais même pas que mon père puisse être différent, ou que ma mère puisse éprouver quelques regrets d'avoir ce mari, de le savoir irrémédiablement tel qu'il était.

Tout nous paraissait naturel dans notre vie. Les portes de nos appartements qu'on ne fermait à clé que la nuit – comme les trous d'une fourmilière. Et ton père qui corrigeait ses copies sur le rebord de la fenêtre. Il enseignait les mathématiques à l'école… On n'était pas non plus éto

Tu traversais – à deux reprises, d'abord dans votre appartement, puis dans le nôtre, strictement identique – une continuelle bousculade humaine. Dans le couloir communautaire les enfants roulaient sur leurs petits vélos. Un homme peignait une porte. Une femme portant une énorme bassine d'eau bouillante surgissait de la cuisine, parcourait le couloir et, dans un «plouf» retentissant, renversait le contenu dans la baignoire pleine de linge. Le couloir se remplissait de vapeur chaude et d'odeurs de lessive.

– Egorytch! Tu ne t'es pas endormi là-dedans? demandait quelqu'un en agitant la poignée des toilettes.

– Katia! une voix féminine perçait à travers la vapeur. Vite au lit!

Dans la cuisine on grattait avec acharnement de grosses poêles en fonte noire. Et la musique d'un tourne-disque nous berçait tous d'une nostalgie des îles lointaines:

Derrière notre porte, tout recommençait: le vacarme, le remue-ménage, une musique vagabonde qui semblait se faufiler entre les femmes affairées et chercher l'endroit où elle pourrait couler en toute tranquillité.

Nous n'étions pas éto

À sa voix répondait un bruit sonore venant d'un minuscule réduit. C'est là que mon père effectuait ses travaux de cordo

Après leur mariage, ma mère avait eu cette idée: pouvait-on trouver un travail plus sédentaire que celui de cordo

– Cordo

La clientèle ne manquait jamais. Les chaussures étaient introuvables ou trop chères. On réparait donc les sie