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Outkine brandit la bouteille vide en faisant signe au serveur.
– Oui, la vie n'est plus là, mais la machine marche! ajoute-t-il en levant sur moi ses yeux de prophète éméché. Et avec une belle division du travail, remarque! La plèbe se nourrit avec des produits semblables à mes bandes dessinées, et l'élite avec des puzzles verbaux illisibles. Et tu as vu avec quel sérieux ils décernent leurs prix littéraires! On dirait un Brejnev qui accroche une nouvelle étoile d'or à quelque membre du Politburo décati. Tout le monde sait à qui ira le prix et pourquoi, mais ils continuent à jouer au Politburo! C'est le lierre mortuaire qui se referme sur l'Occident. Le lierre des mots qui a tué la vie.
À cet instant, dans le miroir derrière la nuque d'Outkine, je vois apparaître les musiciens. Le violon pousse un léger gémissement d'essai, la guitare émet un long soupir guttural, le bandonéon gonfle ses poumons en un chuchotement mélodieux. Enfin, toujours dans le reflet fumeux du miroir, je la vois, elle…
Elle ressemble à une longue plume d'oiseau, dans sa robe noire. Son visage est pâle, sans une touche de fard folklorique:
«Oui, en effet, la machine marche bien, me dis-je en pensée. Sacha sait à quel moment il faut servir du charme slave… Les visages sont ramollis par l'abondance de nourriture, les yeux embués, les cœurs fondants…»
Cependant, le chant qui s'élève ne semble pas faire le jeu de Sacha. C'est d'abord une note très faible qui tempère tout de suite l'élan des musiciens. Un son qui semble venir de très loin et ne parvient pas à dominer les bruits aux tables des dîneurs. Et si cette voix affaiblie s'impose quelques instants après, c'est parce que tout le monde, malgré l'ivresse et l'engourdissement, sent se déployer ce lointain neigeux derrière les murs tendus de velours rouge avec leurs icônes en papier. La voix monte légèrement, les dîneurs ne regardent plus que ce visage pâle aux yeux perdus dans le voile des jours évoqués par la chanson. Moi, dans la profondeur trompeuse du miroir, je la vois peut-être mieux que les autres. Son corps, longue plume noire, son visage sans fard, sans défense. Elle chante comme pour elle-même, pour cette nuit froide d'avril, pour quelqu'un d'invisible. Comme chanta une femme, un soir, devant le feu, dans une isba e
– Cette chanson, murmure Outkine, me rappelle bizarrement une histoire que Samouraï m'a racontée un jour. Il s'en voulait de m'avoir parlé des priso
Ce jour-là, il y a mille ans, Samouraï s'était endormi sur le toit d'une grange abando
J'écoute son récit et je crois reco
– Cette femme, c'était cette prostituée rousse qui, tu te souviens, attendait chaque soir le Transsibérien… Celle à qui j'ai consacré mes premiers poèmes…
Outkine se verse un autre verre, le boit lentement. A-t-il seulement parlé? Ou est-ce dans ma tête avinée qu'est né ce souvenir enfoui sous les neiges? Et ce sang qui inonde les yeux de Samouraï, n'a-t-il pas l'odeur chaude d'une forêt en Amérique centrale? Samouraï est allongé au pied d'un arbre et le peu de vision qui lui reste sous le flot rouge lui renvoie l'image de deux hommes en kaki qui s'approchent de lui avec précaution. Pour l'achever. Oui, c'est lui que je vois: son corps farci de métal, son sourire narguant la douleur, fidèle au héros de notre jeunesse. À celui qui nous a appris que les balles ne faisaient pas mal et que la mort n'arrivait jamais tant qu'on la regardait en face.
Sortant de la chaleur lourde de la salle, nous nous arrêtons un moment sur le quai, devant l'étendue sombre de l'océan. On n'y voit aucune lueur. L'infini nocturne des eaux, la neige, le néant…
Nous échouons chez Guéorgui, dans ce minuscule restaurant géorgien qui vit au gré des longues conversations de clients égarés, des vues de la mer Noire sur les murs, des songes du vieux berger Kazbek qui nous accueille avec son regard mélancolique. Guéorgui nous salue et apporte ce dont nous avons besoin, il le sait. Du cognac, du café, du citron vert.
– À Tbilissi, un obus a détruit la maison de mon enfance, dit-il à mi-voix en posant la bouteille et les verres sur la table. Une maison qui avait deux cents ans. Le monde devient fou…
Nous restons silencieux. Nous nous revoyons, vingt ans auparavant, au milieu d'une plaine neigeuse sans limites… À l'horizon, le soleil bas d'hiver – ce balancier de l'histoire – se figeait, entouré de miradors… Nous avions passé plu sieurs a