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Nous avons revu le film dix-sept fois. D'ailleurs, nous ne le voyions plus, nous y vivions. Entrés à tâtons sur la promenade ensoleillée, nous nous mîmes à explorer ce monde secret dans tous ses recoins les plus intimes. L'intrigue fut apprise par cœur. Nous pouvions désormais nous permettre d'examiner ses alentours et ses décors: un meuble dans l'appartement du héros – quelque petite armoire à l'usage inco

Mais surtout Belmondo… Il rassemblait en lui tout ce jeu complexe d'aventures, de couleurs, d'étreintes passio

Nous avons perçu la raison de son extrême mobilité. Oui, s'il vivait à ce rythme endiablé, s'engageant dans une nouvelle cascade sans avoir terminé la précédente, c'est qu'il voulait parvenir à l'omniprésence divine. Unir par son corps musclé et souple tous les éléments de l'univers. Devenir la matière même de leur fusion. Tel un vivant mixer, il brassait dans un enivrant cocktail les gerbes éblouissantes des flots, la pulpe sensuelle des corps féminins, les essoufflements amoureux, les cris guerriers, les langueurs tropicales, les biceps triomphants et une foule de perso

Horloger céleste, il remontait le gigantesque; ressort de cet univers époustouflant, mettait en marche la course du soleil méridional et des étoiles langoureuses. Et ses poumons de boxeur insufflaient la vie dans chaque âme qui gravitait autour de lui. Le manège s'accélérait, les cas-cades se transformaient en un Niagara burlesque. Nous nous laissions emporter par ses flots.

Cependant, il arrivait à notre héros, en pleine fièvre amoureuse et guerrière, de s'arrêter tout à coup, de se choisir solitaire, triste, incompris. On aurait dit un dieu au milieu de sa création qui n'avait plus besoin de lui… Un instant après, il s'envolait déjà dans le ciel, accroché à quelque hélicoptère fougueux. Mais nous, tapis dans un recoin obscur de son univers, nous avions su deviner ce moment de mélancolie et de solitude…

L'exploration de l'Occident se poursuivait. Avec ses échecs et ses victoires. Un jour, nous avons enfin réussi à définir le rôle de l'éditeur. Il a été classé: c'était un méchant aux appétits sexuels sans aucun rapport avec son insignifiance physique et intellectuelle, quelqu'un qui parasitait la capacité humaine la plus noble, celle du rêve.

Cette découverte coïncida avec une autre, trois ou quatre séances plus tard. Nous perçâmes le mystère du dédoublement de Belmondo!

Le va-et-vient entre de luxueuses villas visitées par le célèbre espion et le modeste logis de l'écrivain, entre l'athlète au corps hâlé et l'esclave de la machine à écrire, plutôt dépressif et rongé par le tabagisme – cette alternance déconcertante finit par livrer son secret. Et c'est la belle espio

Car elle aussi, elle était très ambiguë. Attachée au mur du souterrain, elle se débattait de façon très provocante. Sa robe en lambeaux était prête à déverser dans la paume lubrique de l'éditeur transfiguré un sein généreux. Ce superbe sein destiné à l'ablation sadique. Ses yeux d'émeraude, admirablement fendus, étaient ceux d'une antilope capturée. Son corps avait les courbes aérodynamiques de ce noble animal. Les cheveux abondants ruisselaient sur ses épaules nues. Le sadique, brandissant sa lame, s'approchait, et nous regrettions presque que les chaînes du héros aient cédé si vite. Encore un instant, et l'éditeur-bourreau aurait débarrassé le corps de la merveilleuse antilope d'inutiles lambeaux…

Oui, il nous fallut une dizaine de séances pour commencer à distinguer les traits de l'antilope sous l'apparence de cette étudiante assez pâle qui vivait dans le même immeuble que l'écrivain. Ce lointain prototype de la splendide espio

Oui, c'était elle. Mais quelle différence! Cette étudiante sous la pluie parisie

Et c'est en comparant cette réplique terne à l'original que nous avons entrevu le secret des fantasmes de l'homme occidental! Ou plutôt du mari occidental… La ravissante antilope, cet original doté de tous les avantages charnels, c'était sa maîtresse réelle ou rêvée. Et la copie débarrassée de tous les surplus sensuels, c'était son épouse…

Et comme notre découverte juvénile était perspicace! Une vingtaine d'a

Pourquoi Belmondo? Pourquoi en ces jours lointains du redoux? Par ce crépuscule bleu de février? À la séance de dix-huit heures trente où l'on passait d'habitude des longs métrages sur la guerre? Dans ce cinéma L'Octobre rouge à moitié enfoui sous la neige?…

Il s'agissait, en effet, d'une véritable épidémie belmondophile. D'une belmondomanie qui n'avait rien d'un entichement passager pour quelque comédie italie

Dans la longue file d'attente qui égalait presque celle des visiteurs du mausolée de Lénine, nous vîmes apparaître des gens de plus en plus insolites. Deux frères Nérestov, célèbres chasseurs de zibelines, qui venaient très rarement à la ville – juste pour déverser de leurs sacs un flot souple de fourrures. Il était si étrange de les voir faire la queue devant les guichets au milieu des citadins endimanchés. Leurs visages ta

Et puis la légendaire bouilleuse de cru, Sova, une vieille robuste et intrépide, que la milice n'avait jamais réussi à prendre en flagrant délit. Elle se livrait à son activité criminelle, au dire de certains, dans une mine abando