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Dès sa naissance, le village n'était pas conçu pour abriter l'amour. Les cosaques du tsar qui l'ont fondé, il y a trois siècles de cela, n'y pensaient même pas. Ils étaient une poignée d'hommes écrasés par la fatigue de leur folle équipée au fond de la taïga infinie. Les regards hautains des loups les poursuivaient même dans leurs songes tumultueux. Le froid était tout autre qu'en Russie. Il semblait ne pas co

Bien sûr, il leur arrivait d'aimer, à eux aussi. Ces femmes aux yeux bridés, aux visages impassibles et comme ombrés d'un sourire mystérieux, les cosaques les aimaient dans l'obscurité enfumée d'une yourte, près de la braise rougeoyante, sur les peaux d'ours. Mais trop étranges étaient les corps de ces amantes silencieuses. Enduits avec de la graisse de re

Rompant l'enchantement, le cosaque rejoignait ses compagnons, et, durant plusieurs jours encore, il ne remarquait pas la morsure du froid. La Kharg-racine chantait dans ses veines.

Leur but était toujours cet Extrême-Orient improbable, avec la promesse exaltante du bout de la terre: ce grand néant brumeux, cher à leurs âmes détestant les contraintes, les limites, les frontières. A l'ouest, l'Europe avait marqué des bornes infranchissables en rejetant pour toujours la Moscovie barbare. Ils s'étaient donc rués vers l'est. En espérant rejoindre l'Occident par l'autre bout? Ruse d'un admirateur négligé? Astuce d'un amoureux ba

Mais, avant tout, ils étaient des aventuriers de ce néant brumeux. S'arrêter au bout de la terre, dans le crépuscule tiède du printemps, et laisser son regard s'envoler de ce bord ultime vers la pâleur timide des premières étoiles…

Après plusieurs mois, ils s'arrêtaient enfin, bien moins nombreux qu'au départ, sur cette extrémité de leur Eurasie natale. Là où la terre, le ciel et l'océan ne font qu'un… Et dans une yourte enfumée, au fond de la taïga encore hivernale, une femme au corps-serpent horriblement déformé se débattait en expulsant sur une peau d'ours un enfant extraordinairement grand. Il avait les yeux bridés comme sa mère, les pommettes saillantes comme tous ses congénères. Mais ses cheveux mouillés étincelaient. Eclat d'un or sombre.

Les gens se serraient autour de la jeune mère en contemplant silencieusement ce nouveau Sibérien.

Nous, de ce passé mythique, nous n'avions hérité qu'une lointaine légende. Un écho assourdi par la rumeur confuse des siècles. Dans notre imagination, les cosaques n'en finissaient pas de se frayer le passage au travers de la taïga vierge. Et une jeune fille yakoute, vêtue d'une courte pelisse de zibeline, fouillait toujours dans l'enchevêtrement des tiges et des branches en recherchant la fameuse Kharg-racine… N'est-ce pas un hasard si fut irrésistible le pouvoir des rêves, des chants et des légendes sur nos cœurs barbares? Notre vie elle-même devenait un rêve!

Cependant, de cette mémoire des siècles il ne restait de nos jours qu'un amoncellement de bois vermoulu sur les blocs de granit couverts de lichen. Ruines de l'église construite par les descendants des cosaques et dynamitée pendant la révolution. Ou encore, enfoncés dans les troncs d'énormes cèdres, des clous rouilles, gros comme un doigt d'homme. Les vieux du village n'en gardaient eux-mêmes qu'un souvenir bien vague: tantôt c'étaient les Blancs qui avaient atrocement exécuté quelques partisans en les faisant pendre à ces clous, tantôt c'étaient les Rouges qui avaient accompli la justice révolutio

Le village n'a rien su préserver de son passé. Dès le début du siècle, l'histoire, tel un redoutable balancier, s'est mis à balayer l'Empire par son va-et-vient titanesque. Les hommes partaient, les femmes s'habillaient de noir. Le balancier mesurait le temps: la guerre contre le Japon; la guerre contre l'Allemagne; la Révolution; la guerre civile… Et, de nouveau, mais dans l'ordre inversé: la guerre contre les Allemands; la guerre contre les Japonais. Et les hommes partaient, tantôt traversant les douze mille kilomètres de l'Empire pour remplir les tranchées à l'ouest, tantôt pour se perdre dans le néant brumeux de l'océan à l'est. Le balancier s'envolait vers l'ouest: les Blancs rejetaient les Rouges derrière l'Oural, derrière la Volga. Son poids revenait en balayant la Sibérie: les Rouges repoussaient les Blancs vers l'Extrême-Orient. On enfonçait des clous dans les troncs des cèdres, on dynamitait les églises comme pour aider le balancier à mieux effacer toute trace du passé.

Un jour, ce va-et-vient puissant a même projeté les hommes du village vers cet Occident fabuleux qui s'était démarqué jadis dédaigneusement de la Moscovie barbare. De la Volga, ils sont allés jusqu'à Berlin en dallant cette route de leurs cadavres. Là, à Berlin, cette horloge folle s'est arrêtée un instant – court moment de victoire, – et les survivants sont repartis à l'est: il fallait, en finir avec le Japon, à présent…

Du temps de notre enfance, le balancier semblait immobile. On aurait dit que son poids immense s'était embrouillé dans les i

Le village, dépeuplé, ne comptait plus que deux dizaines d'isbas et semblait somnoler au voisinage de cette masse tassée de vies humaines. Ce camp – un point noir au milieu des neiges infinies…

L'enfant, pour construire son univers perso