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Mon grand-père aida le vieillard à cultiver ce champ, et fut récompensé patriarcalement en épousant sa cousine. Je ne sais pas au juste l’époque de leur mariage; mais, comme il se maria avec l’épée, comme aussi ma mère reçut le nom de Marie Antoinette avec celui de Laurence, il est probable qu’ils furent mariés un peu avant la Révolution.

Aujourd’hui, mon grand-père repose, avec sa femme et sa plus jeune fille, au milieu de ce champ qu’il cultivait jadis. Sa fille aînée est ensevelie bien loin de là, dans la froide Silésie, au cimetière catholique polonais de Gross-Glogaw. Elle est morte à vingt-cinq ans des fatigues de la guerre, d’une fièvre qu’elle gagna en traversant un pont chargé de cadavres, où sa voiture manqua d’être renversée. Mon père, forcé de rejoindre l’armée à Moscou, perdit plus tard ses lettres et ses bijoux dans les flots de la Bérésina.

Je n’ai jamais vu ma mère, ses portraits ont été perdus ou volés; je sais seulement qu’elle ressemblait à une gravure du temps, d’après Prudhon ou Fragonard, qu’on appelait la Modestie.

La fièvre dont elle est morte m’a saisi trois fois, à des époques qui forment dans ma vie des divisions singulières, périodiques. Toujours, à ces époques, je me suis senti l’esprit frappé des images de deuil et de désolation qui ont entouré mon berceau. Les lettres qu’écrivait ma mère des bords de la Baltique, ou des rives de la Sprée ou du Danube, m’avaient été lues tant de fois! Le sentiment du merveilleux, le goût des voyages lointains, ont été sans doute pour moi le résultat de ces impressions premières, ainsi que du séjour que j’ai fait longtemps dans une campagne isolée au milieu des bois. Livré souvent aux soins des domestiques et des paysans, j’avais nourri mon esprit de croyances bizarres, de légendes et de vieilles chansons. Il y avait là de quoi faire un poète, et je ne suis qu’un rêveur en prose.

J’avais sept ans, et je jouais, insoucieux, sur la porte de mon oncle, quand trois officiers parurent devant la maison; l’or noirci de leurs uniformes brillait à peine sous leurs capotes de soldat. Le premier m’embrassa avec une telle effusion, que je m’écriai:

– Mon père!… tu me fais mal!

De ce jour, mon destin changea.

Tous trois revenaient du siège de Strasbourg. Le plus âgé, sauvé des flots de la Bérésina glacée, me prit avec lui pour m’apprendre ce qu’on appelait mes devoirs. J’étais faible encore, et la gaieté de son plus jeune frère me charmait pendant mon travail. Un soldat qui les servait eut l’idée de me consacrer une partie de ses nuits. Il me réveillait avant l’aube et me promenait sur les collines voisines de Paris, me faisant déjeuner de pain et de crème dans les fermes ou dans les laiteries.

V. Premières a

Une heure fatale so

Un soir, je vis se dérouler sur la grande place de la ville une immense décoration qui représentait un vaisseau en mer. La nef se mouvait sur une onde agitée, et semblait voguer vers une tour qui marquait le rivage. Une rafale violente détruisit l’effet de cette représentation. Sinistre augure, qui prédisait à la patrie le retour des étrangers.

Nous revîmes les fils du Nord, et les cavales de l’Ukraine rongèrent encore une fois l’écorce des arbres de nos jardins. Mes sœurs du hameau revinrent à tire-d’aile, comme des colombes plaintives, et m’apportèrent dans leurs bras une tourterelle aux pieds roses, que j’aimais comme une autre sœur.

Un jour, une des belles dames qui visitaient mon père me demanda un léger service: J’eus le malheur de lui répondre avec impatience. Quand je retournai sur la terrasse, la tourterelle s’était envolée.

J’en conçus un tel chagrin, que je faillis mourir d’une fièvre purpurine qui fit porter à l’épiderme tout le sang de mon cœur. On crut me consoler en me do

J’étudiais à la fois l’italien, le grec et le latin, l’allemand, l’arabe et le persan. Le Pastor fido, Faust, Ovide et Anacréon, étaient mes poèmes et mes poètes favoris. Mon écriture, cultivée avec soin, rivalisait parfois de grâce et de correction avec les manuscrits les plus célèbres de l’Iram. Il fallait encore que le trait d’amour perçât mon cœur d’une de ses flèches les plus brûlantes! Celle-là partit de l’arc délié du sourcil noir d’une vierge à l’œil d’ébène, qui s’appelait Héloise. – J’y reviendrai plus tard.

J’étais toujours entouré de jeunes filles; – l’une d’elles était ma tante; deux femmes de la maison, Jea

Cependant, j’avais grandi; un sang vermeil colorait mes joues; j’aimais à respirer l’air des forêts profondes. Les ombrages d’Ermenonville, les solitudes de Morfontaine, n’avaient plus de secrets pour moi. Deux de mes cousines habitaient par là. J’étais fier de les accompagner dans ces vieilles forêts, qui semblaient leur domaine.

Le soir, pour divertir de vieux parents, nous représentions les chefs-d’œuvre des poètes, et un public bienveillant nous comblait d’éloges et de couro

Je m’étais rendu très fort sur la danse. Un mulâtre, nommé Major, m’enseignait à la fois les premiers éléments de cet art et ceux de la musique, pendant qu’un peintre de portraits, nommé Mignard, me do