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– Allons, Mimi, dit Marcel, ne vous désolez pas, vous vous guérirez; il faut seulement beaucoup de soins et de tranquillité.

– Ah! Non, fit Mimi, c'est bien fini, je le sens. Je n'ai plus de forces; et quand je suis venue ici hier au soir, j'ai mis plus d'une heure à monter l'escalier. Si j'avais trouvé une femme, c'est moi qui serais joliment descendue par la fenêtre. Cependant il était libre, puisque nous n'étions plus ensemble; mais, voyez-vous, Marcel, j'étais bien sûre qu'il m'aimait encore. C'est pour ça, dit-elle en fondant en larmes, c'est pour ça que je ne voudrais pas mourir tout de suite: mais c'est fini, tout à fait. Tenez, Marcel, faut qu'il soit bien bon ce pauvre ami, pour m'avoir reçue après tout le mal que je lui ai fait. Ah! Le bon Dieu n'est pas juste, puisqu'il ne me laisse pas seulement le temps de faire oublier à Rodolphe le chagrin que je lui ai causé. Il ne se doute pas de l'état où je suis. Je n'ai pas voulu qu'il se couchât à côté de moi, voyez-vous, car il me semble que j'ai déjà les vers de la terre après mon corps. Nous avons passé la nuit à pleurer et à parler d'autrefois. Ah! comme c'est triste, mon ami, de voir derrière soi le bonheur auprès duquel on est passé jadis sans le voir! J'ai du feu dans la poitrine; et quand je remue mes membres, il me semble qu'ils vont se briser. Tenez, dit-elle à Marcel, passez-moi donc ma robe. Je vais faire les cartes pour savoir si Rodolphe apportera de l'argent. Je voudrais faire un bon déjeuner avec vous! Comme autrefois, ça ne me ferait pas de mal; Dieu ne peut pas me rendre plus malade que je ne le suis. Voyez, dit-elle à Marcel en montrant le jeu de cartes qu'elle venait de couper, voilà du pique. C'est la couleur de la mort. Et voilà du trèfle, ajouta-t-elle plus gaiement. Oui, nous aurons de l'argent.

Marcel ne savait que dire devant le délire lucide de cette créature qui avait, comme elle le disait, les vers du tombeau après elle!

Au bout d'une heure Rodolphe rentra. Il était accompagné de Schaunard et de Gustave Colline. Le musicien était en paletot d'été. Il avait vendu ses habits de drap pour prêter de l'argent à Rodolphe, en apprenant que Mimi était malade. Colline, de son côté, avait été vendre des livres. On aurait voulu lui acheter un bras ou une jambe, qu'il y aurait consenti plutôt que de se défaire de ces chers bouquins. Mais Schaunard lui avait fait observer qu'on ne pourrait rien faire de son bras ou de sa jambe.

Mimi s'efforça de reprendre sa gaieté pour accueillir ses anciens amis.

– Je ne suis plus méchante, leur dit-elle, et Rodolphe m'a pardo

Rodolphe, prévenu d'avance par Marcel, savait déjà le danger que courait sa maîtresse. Lorsque le médecin eut consulté Mimi, il dit à Rodolphe:

– Vous ne pouvez pas la garder. À moins d'un miracle elle est perdue. Il faut l'envoyer à l'hôpital. Je vais vous do

– Je n'oserai jamais lui proposer cela, dit Rodolphe.

– Je le lui ai dit, moi, répondit le médecin, et elle y consent. Demain je vous enverrai le bulletin d'admission à la pitié.

– Mon ami, dit Mimi à Rodolphe, le médecin a raison, vous ne pourriez pas me soigner ici. À l'hospice on me guérira peut-être; il faut m'y conduire. Ah! Vois-tu, j'ai tant envie de vivre à présent, que je consentirais à finir mes jours une main dans le feu, et l'autre dans la tie

Avant de partir à l'hôpital, elle voulut que ses amis les bohèmes restassent pour passer la soirée avec elle. Faites-moi rire, dit-elle, la gaieté c'est ma santé. C'est ce bo

Rien de plus navrant que la gaieté quasi posthume de cette malheureuse fille. Tous les bohèmes faisaient de pénibles efforts pour dissimuler leurs larmes et maintenir la conversation sur le ton de plaisanterie où l'avait montée la pauvre enfant, pour laquelle la destinée filait si vite le lin du dernier vêtement.

Le lendemain au matin, Rodolphe reçut le bulletin de l'hôpital. Mimi ne pouvait pas se tenir sur ses jambes; il fallut qu'on la descendit à la voiture. Pendant le trajet, elle souffrit horriblement des cahots du fiacre. Au milieu de ces souffrances, la dernière chose qui meurt chez les femmes, la coquetterie, survivait encore; deux ou trois fois elle fit arrêter la voiture devant les magasins de nouveautés, pour regarder les étalages.

En entrant dans la salle indiquée par son bulletin, Mimi ressentit un grand coup au cœur; quelque chose lui dit intérieurement que c'était entre ces murs lépreux et désolés que s'achèverait sa vie. Elle employa tout ce qu'elle avait de volonté pour dissimuler l'impression lugubre qui l'avait glacée.

Quand elle fut couchée dans le lit, elle embrassa Rodolphe une dernière fois et lui dit adieu, en lui recommandant de venir la voir le dimanche suivant, qui était jour d'entrée.

– Ça sent bien mauvais ici, lui dit-elle, apporte-moi des fleurs, des violettes, il y en a encore.

– Oui, dit Rodolphe, adieu, à dimanche. Et il tira sur elle les rideaux du lit. En entendant sur le parquet les pas de son amant qui s'en allait, Mimi fut prise soudainement d'un accès de fièvre presque délirante. Elle ouvrit brusquement les rideaux, et, se penchant à demi hors du lit, elle s'écria d'une voix entrecoupée de larmes:

– Rodolphe, r'emmène-moi! Je veux m'en aller! La religieuse accourut à son cri et tâcha de la calmer.

– Oh! dit Mimi, je vais mourir ici.

Le dimanche matin, qui était le jour où il devait aller voir Mimi, Rodolphe se rappela qu'il lui avait promis des violettes. Par une superstition poétique et amoureuse, il alla à pied, par un temps horrible, chercher les fleurs que lui avait demandées son amie, dans ces bois d'Aulnay et de Fontenay, où tant de fois il avait été avec elle. Cette nature si gaie, si joyeuse, sous le soleil des beaux jours de juin et d'août, il la trouva morne et glacée. Pendant deux heures il battit les buissons couverts de neige, souleva les massifs et les bruyères avec un petit bâton, et finit par réunir quelques brins de paillettes, justement dans une partie de bois qui avoisine l'étang du Plessis, et dont ils faisaient tous les deux leur retraite favorite quand ils venaient à la campagne.