Страница 38 из 40
À quelques mètres des deux hommes, David s'immobilisa. D'abord, ils ne lui prêtèrent aucune attention mais, après une dizaine de secondes, ils braquèrent simultanément leurs deux visages sur l'intrus qu'ils regardèrent avec mécontentement: Puis ils se retournèrent vers la mare. L'impression fut rapide, mais affolante, car David ne douta pas un instant de les reco
– Pardon, messieurs…
Le premier pêcheur fit volte-face vers David, et prononça en allemand, d'une voix rauque:
– Scheisse!
Un peu plus calme, le second pêcheur tendit à nouveau son visage allongé et considéra David avec consternation. Assez haut perchée, sa voix vibra sole
– Laissez-nous tranquilles, s'il vous plaît!
La ressemblance était aberrante, mais elle ne faisait aucun doute. Devant David, avec leurs ca
– Jeune homme, vous voyez bien que vous nous dérangez!
Avec son accent allemand et sa voix orageuse, le chancelier du Reich approuva:
– Franchement, fous n'afez rien à faire ici, rentrez chez fous.
David se demanda s'il était la proie d'une farce comme l'apparition de Claude Monet devant le jardin à Sainte-Adresse; sauf que ces deux hommes avaient bien des visages rabougris de centenaires. Toujours tournés vers l'intrus, ils entreprirent ensemble de raiso
– L'Europe, l'Europe! Qu'est-ce que vous lui trouvez donc à l'Europe? s'indignait le Général.
– Europa ist fertig, reprenait Hitler.
– Vous courez après des chimères, mon vieux. Arrêtez de vous accrocher à votre idée de la France.
– Quand che pense que fotre mère fous attente à New York,
– Soyez raiso
Le chien regardait David sans broncher. Celui-ci ne trouvait aucune explication logique à la présence des deux perso
– New York! mon vieux, dit de Gaulle.
– New York! mon fieu, répéta Hitler.
Un silence passa. Refusant de raiso
– Vous avez raison, messieurs. Il est temps de rentrer chez moi.
– Ach, prafo cheune homme! s'exclama le chancelier.
– Enfin un peu de jugeote dans cette cervelle conclut le Général d'une voix tremblante.
Puis, comme s'ils avaient accompli leur mission et refusaient de s'intéresser davantage à David, ils se retournèrent vers leurs ca
De retour chez Solange, il évita de décrire son hallucination qui le ferait passer pour fou. Mais, le soir même, il a
– Mon voyage est terminé. Je vais rentrer à New York début novembre.
Occupé à passer un chiffon à poussière sur les vieux livres, le Français s'immobilisa, l'air envieux:
– Moi aussi, j'aurais besoin de m'éloigner.
– Viens là-bas quelques jours, répondit David. C'est à moi de t'emmener en voyage.
11 PRÈS DU CIEL
Le ferry de Staten Island vogue vers Manhattan au soleil coucnant. Autour du navire, des goélands jaillissent de l'écume; ils planent un instant sous le nez des passagers, se laissent porter vers le ciel puis replongent dans les vagues salées.
Il est cinq heures. Des lumières dorées glissent lentement sur les immeubles de Wall Street. Sur le pont, un touriste harnaché d'un sac à dos – la trentaine, grand, dégarni, l'air d'un étudiant attardé – remarque un couple de compatriotes en train de parler français. Il s'approche et leur demande de le photographier; puis il s'appuie au bastingage et pose avec un large sourire devant les tours du World Trade Center. Après la prise de vue, les trois Français échangent des impressions sur l'Amérique. Le couple – deux bourgeois en retraite – vit depuis plusieurs a
– Strasbourg, vraiment?
– Ah oui, tout à fait Strasbourg, le style des maisons, les couleurs.
Il peine à préciser son idée mais paraît sincère. Son interlocuteur l'encourage:
– C'est intéressant, j'ai entendu toutes sortes de comparaisons, à propos de New York, mais jamais encore celle-là. Vous êtes de Strasbourg, peut-être?
– Non, non… Moi, je suis de Metz. Mais je vais assez souvent à Strasbourg, pour mon boulot. Et vraiment je retrouve exactement les mêmes impressions ici!
Quelques navires sont amarrés dans la rade, près du Verrazano Bridge. L'océan bleu et chaud clapote légèrement.
Allongé sur un transat, emmitouflé dans mon manteau, je contemple les crêtes et les pics de la ville jetés dans le désordre. Malgré son plan géométrique, New York pousse dans tous les sens au hasard. J'ai tout de suite aimé retrouver ce foutoir: dès le hall d'aéroport déglingué (non pas léché et prétentieux – comme ces aéroports européens qui ont besoin d'affirmer: «Nous sommes des aéroports modernes!» – mais usé comme un lieu de transit où se succèdent chaque jour des milliers de gens affairés); puis sur les autoroutes qui conduisent vers Manhattan, avec leurs nids-de-poule, leurs grillages troués protégeant des quartiers sans charme surplombés d'enseignes de pizzerias. L'Amérique se néglige dans son paysage emblématique: New York dressé comme un capharnaüm, avec ses faux temples grecs à frontons sculptés, ses tours de Metropolis, ses ponts métalliques, ses vieilles maisons de brique, ses entrepôts à l'abandon, ses quartiers flambant neufs, ses terrains vagues.
On dirait une chaîne de montagnes infinie dominée par quelques monts de verre rosé, des pics d'aluminium bleu, et partout des gouffres aussi extravagants que ceux de la croûte terrestre. Comme un rando
Voilà quarante ans qu'il m'accompagne, ce klaxon du taxi new-yorkais – avec son registre d'alto, son intonation nasale, sa matière molle mais insinuante. Voilà quarante ans qu'il me «prend la tête», par l'intermédiaire des séries télévisées, des poursuites policières sur l'écran cathodique. Cette sonorité m'est familière comme était familier, à l'enfant d'autrefois, le bruit de la rivière ou le cri du rémouleur. Sauf que l'enfant d'autrefois n'avait qu'à sortir dans sa rue pour voir le rémouleur. Quant à moi, je grandissais dans la fréquentation du klaxon new-yorkais, transmis par les ondes hertzie