Добавить в цитаты Настройки чтения

Страница 22 из 40

6 DANS LA NUIT

Vers minuit, Estelle me raccompage. Elle freine devant mon immeuble. Le vin rouge l'a mise en forme. Elle a trouvé le dîner sympa et pense que j'ai apprécié ses amis, dans leur pavillon de banlieue bohème. À son avis, le chef de publicité m'a remarqué, bien qu'il ne m'ait pas adressé la parole – ce qui prouve justement que je l'intimide! Il va certainement me pisto

Je pose un baiser léger sur sa bouche avant de sortir de voiture. Elle m'adresse encore un petit signe derrière le pare-brise et je lui réponds dans un mimétisme parfait. Depuis ce matin. La vie ne m'apparaît plus comme une course angoissée vers la mort, mais plutôt comme une voluptueuse perte de temps. Un flot de stupidité heureuse s'écoule dans mon sang par réaction au malheur; une délectation de chaque instant pour sa beauté, sa laideur, son absence de beauté ou de laideur; une volonté d'aimer le monde tel qu'il est; une sensation de glisser entre le temps et les choses.

Il fait chaud. Tandis que s'éloigne la voiture d'Estelle, je m'attarde un instant sur le trottoir. Des groupes se dirigent vers le quartier des Halles pour faire la fête au fond de caves bondées et irrespirables; ils vont claquer leur argent dans des boîtes où le perso

Avant d'ouvrir la porte de l'immeuble, je consulte le téléphone portable que j'avais positio

«Salut Cricri (c'est le surnom qu'il me do

En temps de dépression normale, j'aurais éteint l'appareil et serais monté me coucher, considérant l'inconvénient de boire davantage, l'inutilité d'une conversation supplémentaire avec un être déjà co

Pascal Biaise est un copain antillais, rencontré peu avant ma grande fatigue. J'avais trente ans et j'accomplissais divers métiers paracinématogra-phiques: assistant, coscénariste, auteur de courts-métrages, critique spécialisé… Ayant échoué à financer le long-métrage sur moi-même qui devait assurer ma gloire, je claquais l'argent qui me restait dans un milieu de noctambules cocaïnophiles, amateurs de petits déjeuners à Deauville. Un soir, alors que nous dansions dans un loft sur de vieux inédits de James Brown, j'allai demander les références au disc-jockey. Ce grand Black portait des dreadlocks de rasta – religion dont il n'avait retenu heureusement que ce détail capillaire. Jusqu'à la fin de la nuit, nous avions discuté et sniffé des lignes, animés par la même propension aux plaisirs paresseux. Depuis, nous nous retrouvons deux ou trois fois par an pour traîner ensemble.

Ce soir, DJ Pascal m'attend à la Cour des Miracles. Je suis passé souvent devant ce bureau de tabac fermant tard, où se retrouvent les vagabonds et les chauffeurs de taxi en pause. Depuis la rue, j'aperçois les vitres embuées par un halo de fumée. Poussant la porte, j'ai l'impression d'entrer dans une antique taverne de Londres ou d'Amsterdam, car ce ne sont pas seulement des clients qui se serrent autour du bar, mais une vraie collection de gueules tordues, enflées, surinées, décharnées. Autour des jeux d'argent, les corps alcoolisés s'ébrouent dans la chaleur accablante, sous une lumière ingrate. Un résidu de Breton édenté brandit ses tickets de Loto; deux Africains à nez épatés suivent le tirage du Rapido; un Chinois grassouillet commande un demi et lève son verre pour trinquer, mais perso

Au-dessus de la porte des toilettes, une statue de Jea

Je m'approche discrètement. Les deux protagonistes sont en train de résoudre un malentendu concernant la supériorité musicale de James Brown ou de Joh

– C'est parce que tu es noir. Pour vous, la musique, c'est du rythme et rien d'autre!

– Je suis métis et mes ancêtres étaient des aristocrates escrimeurs! rétorque l'Antillais, tandis que le buveur de pastis ento

Près d'eux, le jeune homme sourit. Plus loin, deux travelos en jupes de cuir patientent au comptoir de tabac. Le patron sert, engoncé dans un fatras de cigarettes, bulletins de Loto, statuettes de la Vierge Marie. Une longue barbe grise renforce son allure d'homme primitif. Il tient son café, garde le calme devant les cinglés de la nuit, mais ses yeux s'éclairent de bonheur lorsqu'un client demande un renseignement sur les différentes branches de la famille royale.

Indifférent à ces questions, Pascal Biaise a tourné vers moi sa tête sympathique, un peu creusée par les rides.

– Salut Man, ça carbure?

Dans le creux de l'oreille, il m'apprend qu'il a cessé de vendre du hasch. Façon détournée de m'indiquer que si j'en cherche un peu… Actuellement, il travaille sur un chantier, repeint des appartements en banlieue, fait le DJ dans des soirées et envisage, avec une copine, de monter un commerce de chapeaux dans les Halles. En fait, il aimerait partir, quitter la France, aller en Amérique où son cousin tient un restaurant, à Chicago. Il me demande si je co

– Chicago, oui, j'y suis passé une fois, quandje faisais le tour du monde. Imagine une sous-préfecture de huit millions d'habitants.

– Vous avez raison. Ne croyez pas qu'on vit mieux là-bas 1

Le jeune homme a pris discrètement la parole, avec un accent américain. Tendant son demi pour trinquer avec nous, il ajoute en souriant: