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– Non, pas elle! On la co
Et l'Américain répliquait silencieusement:
– Goujat!
Moi, je travaille avec mes pulsions
Début juin, David reçut une invitation pour la Soirée des Créateuses, parrainée par un magazine culturel branché.
«La XXIe siècle sera féminine», indiquait une formule en tête du bristol. Suivaient les noms de cinéastes, de sculpteuses et de plusieurs écrivaines distinguées lors de la dernière saison littéraire: Françoise F. (Je m'e
Soutenue par le ministère de la Culture, la soirée se déroulait au Temple national du livre. La façade peinte de l'immeuble représentait une immense page blanche sur laquelle s'entremêlaient des signatures de grands écrivains français. Dans le hall d'entrée, une inscription sur le mur interpellait le visiteur: «Et si la démocratie, c'était le livre?» Une fresque artistique représentait des livres en tous genres: livres d'histoire, de poésie, de mathématiques, de politique, d'informatique, de théâtre, d'art, de botanique, de bandes dessinées, de cuisine et mille autres bouquins qui se do
Dans le salon d'ho
Pour le dîner, David était placé à droite d'une critique d'art, vêtue de noir. Comme il l'interrogeait sur les derniers courants de la création contemporaine, elle le dévisagea, l'air ahuri. Puis, sans rien dire, elle se tourna de l'autre côté. À sa gauche, une grosse fille de vingt-cinq ans, plutôt sympathique, portant une veste d'homme, attirait l'attention des convives en raison du scandale provoqué par son roman: J'ai envie de jouir. Depuis qu'un député gâteux – dépourvu de toute influence – avait déclaré dans un journal de province qu'on devrait interdire ce genre d'obscénités, la presse s'était déchaînée dans une violente campagne contre la censure. Jea
– Moi, je travaille avec mes pulsions. J'ai des to
Tout en servant à boire, David écoutait attentivement et se promettait de lire le roman sans attendre. Jea
– Les bourges, y me font chier avec leur art de classe. Je veux montrer qu'une meuf aujourd'hui, elle a envie de se taper des mecs, de les baiser, de les jeter. Je suis pour une littérature hyperprovocante, avec du cul, avec une langue trash…
Elle progressait dans sa démonstration, quand des bruits retentirent à l'entrée du salon. Perso
– Laissez-moi passer, espèce de goujat!
Les têtes se tournèrent et David reco
– Je vous ai dit au téléphone que vous n'étiez pas invitée.
Ayant capté l'attention de toute l'assemblée, Ophélie profita de sa supériorité pour lancer avec emphase:
– Bon appétit, mesdames!
Les invités se regardèrent dans les yeux, sans comprendre. Ophélie qui tenait la parole s'empressa d'enchaîner:
– Salut à vous, mesdames! Je suis une diseuse de bo
L'attachée de presse restait perplexe, guettant les réactions. Après quelques secondes de silence, une voix fusa de la table:
– Laissez-la parler.
– Merci chère amie. Je vais donc vous dire un poème de Verlaine pour lequel j'ai accompli plusieurs a
Prononçant ces mots, elle dressa une main vers le ciel. Plusieurs convives échangèrent des sourires. Comment cette fille était-elle entrée? À gauche de David, la critique d'art, mutique, semblait uniquement intéressée par son assiette. Concentrée, Ophélie commença d'une voix chevrotante, presque pianissimo:
Les yeux clos, elle dessinait les phrases avec ses doigts. Progressant en crescendo, elle sanglota puis déclama les vers suivants. Un rire incompressible gagnait les tables, mais elle tenait bon et bravait les sarcasmes:
Fasciné par ce culot, David espérait une salve d'applaudissements. Il n'entendit que des murmures agacés:
– Ça suffit! Ringarde 1
– Du Rimbaud, pas du Verlaine!
L'auteuse de J'ai envie de jouir expliquait à mi-voix:
– Faut pas déco
Les yeux toujours fixés au fond de son assiette où la nourriture refroidissait, la critique d'art laissa échapper un gloussement moqueur. Ophélie continuait:
À la fin du poème, les conversations avaient repris, couvrant complètement la diseuse qui prononça le dernier vers puis s'écria:
– Quand je pense que ça prétend représenter la culture française!
À côté d'elle, la petite attachée de presse à sac à dos hurlait:
– Mademoiselle, ça suffit, vous avez eu ce que vous voulez, alors, fichez-nous la paix.
Enfin, la critique d'art, silencieuse depuis le début du repas, se dressa toute rouge et hurla:
– C'est quoi, la poésie?
Puis elle retomba sur sa chaise, tandis que la moitié de l'assemblée applaudissait.
David souffrait. Dressée avec Verlaine contre l'assemblée du dîner officiel, Ophélie avait quelque chose d'héroïque. Elle se retourna vers la porte en concluant:
– Je vous abando
L'Américain se leva à son tour. Laissant sa serviette sur la table, il traversa le hall et sortit sur le trottoir. Quelques mètres plus loin, Ophélie, coiffée de son chapeau haut de forme, marchait dans la nuit d'un pas décidé. Il appela: