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Un homme était en train de se laver les mains aux lavabos. Hélas, la présence de ce tiers ne sembla rien changer aux desseins de monsieur Omochi. Il ouvrit la porte d'un cabinet et me jeta sur les chiottes.

«Ton heure est venue», me dis-je.

Il se mit à hurler convulsivement trois syllabes. Ma terreur était si grande que je ne comprenais pas: je pensais que ce devait être l'équivalent du «banzaï!» des kamikazes dans le cas très précis de la violence sexuelle.

Au sommet de la fureur, il continuait à crier ces trois sons. Soudain la lumière fut et je pus identifier ses borborygmes:

– No pêpâ! No pêpâ!

C'est-à-dire, en nippo-américain:

– No paper! No paper!

Le vice-président avait donc choisi cette manière délicate pour m'avertir qu'il manquait de papier dans ce lieu.

Je filai sans demander mon reste jusqu'au débarras dont je possédais la clef et revins en courant de mes jambes flageolantes, les bras chargés de rouleaux. Monsieur Omochi me regarda les placer, me hurla quelque chose qui ne devait pas être un compliment, me jeta dehors et s'isola dans le cabinet ainsi pourvu.

L'âme en lambeaux, j'allai me réfugier dans les toilettes des dames. Je m'accroupis dans un coin et me mis à pleurer des larmes analphabètes.

Comme par hasard, ce fut le moment que choisit Fubuki pour venir se brosser les dents. Dans le miroir, je la vis qui, la bouche mousseuse de dentifrice, me regardait sangloter. Ses yeux jubilaient.

L'espace d'un instant, je haïs ma supérieure au point de souhaiter sa mort. Songeant soudain à la coïncidence entre son patronyme et un mot latin qui tombait à point, je faillis lui crier: «Memento mori!»

Six ans plus tôt, j'avais adoré un film japonais qui s'appelait Furyo - le titre anglais était Merry Christmas, mister Lawrence. Cela se passait au cours de la guerre du Pacifique, vers 1944. Une bande de soldats brita

Peut-être à cause de mon très jeune âge d'alors, j'avais trouvé ce film d'Oshima particulièrement bouleversant, surtout les scènes de confrontation trouble entre les deux héros. Cela se terminait sur une condamnation à mort de l'Anglais par le Nippon.

L'une des scènes les plus délicieuses de ce long métrage était celle où, vers la fin, le Japonais venait contempler sa victime à demi morte. il avait choisi comme supplice d'ensevelir son corps dans la terre en ne laissant émerger que la tête exposée au soleil: cet ingénieux stratagème tuait le priso

C'était d'autant plus approprié que le blond Brita

Je ne pouvais m'empêcher de voir une parenté de situation entre cette histoire et mes tribulations dans la compagnie Yumimoto. Certes, le châtiment que je subissais était différent. Mais j'étais quand même priso

Un jour, comme elle se lavait les mains, je lui demandai si elle avait vu ce film. Elle acquiesça. Je devais être dans un jour d'audace car je poursuivis:

– Avez-vous aimé?

– La musique était bien. Dommage que cela raconte une histoire fausse.

(Sans le savoir, Fubuki pratiquait le révisio

– Je pense qu'il faut y voir une métaphore, me contentai-je de dire.

– Une… métaphore de quoi?

– Du rapport à l'autre. Par exemple, des rapports entre vous et moi.

Elle me regarda avec perplexité, l'air de se demander ce que cette handicapée mentale avait encore trouvé.

– Oui, continuai-je. Entre vous et moi, il y a la même différence qu'entre Ryuichi Sakamoto et David Bowie. L'Orient et l'Occident. Derrière le conflit apparent, la même curiosité réciproque, les mêmes malentendus cachant un réel désir de s'entendre.

J'avais beau m'en tenir à des litotes pour le moins ascétiques, je me rendais compte que j'allais déjà trop loin.

– Non, dit sobrement ma supérieure.

– Pourquoi?

Qu'allait-elle rétorquer? Elle avait l'embarras du choix: «Je n'éprouve aucune curiosité envers vous», ou «je n'ai aucun désir de m'entendre avec vous», ou «quelle outrecuidance d'oser comparer votre sort à celui d'un priso

Mais non. Fubuki fut très habile.

D'une voix neutre et polie, elle se contenta de me do

– Je trouve que vous ne ressemblez pas à David Bowie.

Il fallait reco

Il était rarissime que je parle, à ce poste qui était désormais le mien. Ce n'était pas interdit et, pourtant, une règle non écrite m'en empêchait. Bizarrement, quand on exerce une tâche aussi peu reluisante, la seule façon de préserver son ho

En effet, si une nettoyeuse de chiottes bavarde, on a tendance à penser qu'elle est à l'aise dans son travail, qu'elle y est à sa place et que cet emploi l'épanouit au point de lui inspirer le désir de gazouiller.

En revanche, si elle se tait, c'est qu'elle vit son travail comme une mortification monacale. Effacée dans son mutisme, elle accomplit sa mission expiatoire en rémission des péchés de l’humanité. Bernanos parle de accablante banalité du Mal; la nettoyeuse de chiottes, elle, co

Son silence dit sa consternation. Elle est la carmélite des commodités.

Je me taisais donc et pensais d'autant plus. Par exemple, en dépit de mon absence de ressemblance avec David Bowie, je trouvais que ma comparaison tenait la route. Il y avait bel et bien une parenté de situation entre mon cas et le sien. Car enfin, pour m'avoir attribué un poste aussi ordurier, il fallait bien que les sentiments de Fubuki à mon égard ne fussent pas tout à fait nets.

Elle avait d'autres subordo

Je décidai d'y voir une élection.

Ces pages pourraient do

J'ai cependant décidé de n'en pas parler ici. D'abord parce que ce serait hors sujet. Ensuite parce que, vu mes horaires de travail, cette vie privée était pour le moins limitée dans le temps.

Mais surtout pour une raison d'ordre schizophrénique: quand j'étais à mon poste, aux toilettes du quarante-quatrième étage de Yumimoto, en train de récurer les vestiges des immondices d'un cadre, il m'était impossible de concevoir qu'en dehors de cet immeuble, à onze stations de métro de là, il y avait un endroit où des gens m'aimaient, me respectaient et ne voyaient aucun rapport entre une brosse à chiottes et moi.