Добавить в цитаты Настройки чтения

Страница 6 из 26

– Ceux-ci ne parlent pas, ils bavardent. J'espère que vous ne me rangez pas parmi eux.

– Vous, j'aime vous écouter. Vos récits sont des voyages.

– Si c'est le cas, tout le mérite vous en revient. C'est l'auditeur qui forge la confidence. Si votre oreille ne me paraissait pas amie, elle ne m'inspirerait rien. Vous avez un talent rare, celui d'écouter.

– Je ne suis pas la seule qui aimerait vous écouter.

– C'est possible, mais je ne crois pas que les autres le feraient aussi bien. Quand je suis avec vous, j'ai une impression très étrange: celle d'exister. Quand vous n'êtes pas là, c'est comme si je n'existais pas. Je ne parviens pas à expliquer ça. J'espère que je ne guérirai jamais. Le jour où je ne serai plus malade, vous ne me rendrez plus visite. Et je n'existerai plus jamais.

L'infirmière, émue, ne trouva rien à dire. Il y eut un très long silence.

– Vous voyez: même quand je me tais, j'ai l'impression que vous m'écoutez.

– C'est le cas.

– Puis-je vous demander une faveur pour le moins bizarre, Françoise?

– Laquelle?

– Le 31 mars, j'aurai vingt-trois ans. Vous m'offrirez un cadeau merveilleux: c'est que, à cette date, je ne serai pas guérie.

– Taisez-vous, dit la jeune femme, terrifiée à l'idée qu'on les écoute.

– J'insiste: je veux être encore malade le jour de mon a

– N'insistez plus, répondit-elle en parlant bien fort à l'intention d'éventuelles oreilles.

Françoise Chavaigne passa par la pharmacie puis retourna à l'hôpital. Elle resta de longues heures à méditer dans sa chambre. Elle se rappela que le Capitaine avait demandé à sa directrice de lui envoyer une infirmière sans lunettes: elle comprenait à présent que c'était pour éviter le reflet des verres.

La nuit, dans son lit, elle pensa: «J'ai bien l'intention de la guérir. Et pour cette raison, Hazel, vous serez exaucée au-delà de vos espérances.»

Chaque après-midi, l'infirmière revenait à Mortes-Frontières. Sans se l'avouer, elle attendait ces visites avec autant d'impatience que la pupille.

– Je ne vous éto

Ne sachant que dire, l'infirmière hasarda un lieu commun:

– C'est important, l'amitié.

– Quand j'étais petite, c'était ma religion. A New York, j'avais une meilleure amie qui s'appelait Caroline. Je lui vouais un culte. Nous étions inséparables. Comment expliquer à un adulte la place qu'elle occupait dans ma vie? A cette époque-là, j'avais l'ambition de devenir ballerine, et elle de gagner tous les concours hippiques du monde. Pour elle, je me convertis à l'équitation et elle, pour moi, se convertit à la danse. J'avais aussi peu de dispositions pour le cheval qu'elle en avait pour les entrechats, mais le but du jeu consistait à être ensemble. L'été, je passais mes vacances dans les Catskills et elle à Cape Cod: un mois l'une sans l'autre, qui nous paraissait une torture. Nous nous écrivions des lettres que les amoureux seraient incapables de rédiger. Pour m'exprimer la souffrance de notre séparation, Caroline alla jusqu'à s'arracher un ongle entier, celui de l'a

– Pouah.

– De six à douze ans, cette amitié fut mon univers. Ensuite mon père co

– Si malgré la ruine de vos parents elle vous aimait toujours, c'est que c'était une véritable amie.

– Attendez la suite. Nous commençâmes une correspondance enflammée. Nous nous disions tout. «La distance n'est rien quand on s'aime aussi fort», m'écrivait-elle. Et puis, peu à peu, ses lettres s'affadirent. Caroline avait arrêté le ballet et s'était mise au te

– C'était la puberté.

– Sans doute. Mais moi aussi, je grandissais, et je ne devenais pas pour autant comme elle. Bientôt, elle n'eut plus rien à me dire. A partir de 1914, je n'ai plus reçu de nouvelles d'elle. Je l'ai vécu comme un deuil.

– A Paris, vous aviez sûrement des amies.

– Rien de comparable. Quand une nouvelle Caroline se serait présentée à moi, je n'aurais pas voulu me lier à elle. Comment aurais-je pu croire encore à l'amitié? Mon élue avait trahi tous nos serments.

– C'est triste.

– Pire que ça. En se parjurant, Caroline avait effacé nos six a

– Que vous êtes intransigeante!

– Vous me comprendriez si vous aviez vécu cela.

– Je n'ai jamais co

– C'est drôle: j'ai sept ans de moins que vous et, pourtant, j'ai l'impression que vous êtes intacte et que je suis ravagée. Enfin, peu importent les souffrances du passé puisque maintenant j'ai la meilleure des amies: vous.

– Je trouve que vous do

– C'est faux! s'indigna la jeune fille.

– Je n'ai rien fait pour mériter votre amitié.

– Vous venez me soigner ici chaque jour avec dévouement.

– C'est mon métier.

– Est-ce une raison pour ne pas vous en être reco

– En ce cas, vous auriez éprouvé une amitié identique pour n'importe quelle infirmière qui aurait tenu ma place.

– Sûrement pas. Si ce n'avait pas été vous, ce n'eût été que de la gratitude.

Françoise se demandait si le Capitaine écoutait les déclarations d'Hazel et ce qu'il en pensait.

Ce dernier l'interrogea:

– Comment évolue notre malade?

– C'est statio

– Elle a l'air d'aller mieux, cependant.

– Elle a beaucoup moins de fièvre. C'est grâce au traitement que je lui administre.

– En quoi consiste ce traitement?

– Je lui fais chaque jour une injection de Grabatérium, une substance puissamment pneumonarcotique. Elle prend aussi des capsules de bronchodilatateurs et du Bramboran. Des lavements occasio

– Vous me parlez hébreu. Y a-t-il de l'espoir?

– Il y en a. Mais cela prendra du temps et, même en cas de guérison, il ne faudra pas arrêter la thérapie: les rechutes de pleurésie ne pardo

– Etes-vous toujours disposée à lui prodiguer vos soins quotidiens?

– Au nom de quoi le refuserais-je?

– Très bien. J'insiste sur un point: ne vous faites pas remplacer, même pour un jour.