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– Ce n'est pas ce que je veux. Si Stendhal avait voulu que Clélia perde sa virginité en de telles circonstances, il en aurait dit plus. Il n'aurait pas expédié ça en deux phrases imprécises.
– Si, justement. C'est ça, l'élégance. Vous vouliez des détails?
– Oui.
– C'est du Stendhal, Françoise, pas du Bram Stoker. Vous devriez plutôt lire des histoires de vampires: les scènes d'hémoglobine vous contenteraient davantage.
– Ne dites pas de mal de Bram Stoker, je m'en délecte.
– Moi aussi! J'aime les poires, j'aime les grenades. Je ne reproche pas aux poires d'avoir un goût différent des grenades. J'aime les poires pour leur exquise subtilité, j'aime les grenades pour le sang dont elles maculent le menton.
– L'exemple me semble bien choisi.
– A propos, si vous aimez les vampires, vous devez lire Carmilla de Sheridan Le Fanu.
– Pour en revenir à La Chartreuse , ne pourrait-on pas considérer que nous avons raison l'une et l'autre? Si Stendhal s'est contenté de deux phrases, c'est peut-être qu'il voulait être ambigu. Ou peut-être ne parvenait-il pas à se décider lui-même.
– Admettons. Mais pourquoi tenez-vous tant à ce qu'il en soit ainsi?
– Je ne sais pas. Il me semble que deux êtres peuvent se sentir profondément liés l'un à l'autre sans pour autant s'être co
– Nous sommes d'accord.
Le massage continua en silence.
Loncours vint rendre visite à Françoise Chavaigne dans la chambre cramoisie une dizaine de minutes après qu'elle y fut retournée.
– Je vous apporte Carmilla, comme je devine que vous allez m'en prier.
– Je vois que vous ne perdez toujours pas une miette de nos conversations.
– J'aurais tort de m'en priver. Entendre deux jeunes femmes débattre de la défloration de Clélia m'a paru délectable. Au fait, je suis de votre avis: je pense que la Conti reste vierge.
– Cela m'éto
– En effet. Mais je considère Fabrice del Dongo comme un crétin absolu. D'où mon opinion.
– Il me paraît normal qu'un vieillard libidineux méprise un jeune homme idéaliste.
– Il est normal aussi qu'une jeune femme pure méprise un vieillard libidineux.
– C'est pour me faire part de vos conceptions littéraires que vous venez me voir?
– Je n'ai pas de comptes à vous rendre. J'aime vous parler, c'est tout.
– Le plaisir n'est pas partagé.
– Ça m'est égal, chère demoiselle. Moi, je vous aime bien. J'aime indigner votre beau visage.
– Encore une jouissance typique de la sénilité.
– Vous n'avez pas idée du plaisir que ce genre de commentaire me do
– Je n'ai que faire de vos confessions.
– Quand j'ai rencontré Adèle, j'avais quarante-sept ans et elle dix-huit, mais la différence d'âge paraissait beaucoup plus grande. Pourquoi je vous le raconte? Parce que vous êtes le seul être humain à qui je puisse parler d'Adèle. Je n'ai jamais parlé d'elle à perso
– Vous avez besoin d'en parler?
– Un besoin d'autant plus terrible qu'il est inassouvi depuis vingt a
– Et surtout lui ouvrir les yeux sur le mensonge dont vous usez avec elle. Elle ne sait pas que ses chemises de nuit étaient les sie
– Il y a encore bien des choses qu'elle ignore. Et que vous ignorez.
– Dites-les, puisque vous en crevez d'envie.
– Quand j'ai rencontré Adèle, il y a trente ans, à Pointe-à-Pitre, j'ai été foudroyé. Vous avez vu son portrait: un ange tombé du ciel. Auparavant, je n'avais jamais aimé. Le sort avait voulu que j'aie déjà l'apparence d'un vieillard. Orpheline aisée, Mlle Langlais était une jeune perso
mieux que le vieillard amoureux, co
– Trêve de sentences définitives. Qu'avez-vous fait?
– Rien. Pour parler comme les enfants, ce n'est pas moi qui ai commencé. C'est la fatalité qui est intervenue. La fête battait son plein quand un incendie fulgurant s'est déclaré. Ce fut la débandade. Les jeunes hommes qui, cinq minutes plus tôt, offraient leur cœur à Adèle s'enfuirent en hurlant, sans songer à ce qu'elle devenait. La panique avait produit sur elle un effet étrange: elle restait immobile au milieu des flammes, tétanisée, comme absente. Elle s'était pour ainsi dire évanouie debout; inerte, elle dévisageait le feu avec une terreur fascinée. Et moi, je ne l'avais pas quittée un instant – ce qui prouve, entre nous, que j'étais le seul à l'aimer véritablement.
– Belle excuse.
– Vous direz ce que vous voudrez, mais je lui ai quand même sauvé la vie. Sans moi, nul doute qu'elle eût péri dans le brasier.
– Disons plutôt que vous avez ajourné son décès de dix a
– Si vous, infirmière, aviez repoussé de dix ans le trépas d'un malade, ne diriez-vous pas que vous lui avez sauvé la vie?
– Il n'y a aucune comparaison entre mon métier et votre atroce supercherie.
– C'est vrai: vous n'êtes pas amoureuse de vos patients. Revenons en 1893: j'étais donc au cœur de l'incendie avec Adèle. Dans ma tête, tout s'est déroulé très vite: j'ai su que c'était l'occasion ou jamais. J'ai pris entre mes bras son corps léger et recouvert sa figure avec ma veste. Puis j'ai couru à travers le brasier: à peine avais-je quitté la salle de bal qu'elle s'effondrait en flammes. Dans la panique générale, perso
– Laissez-moi deviner: votre premier soin fut d'en retirer les miroirs.
– Bien entendu. Quand la jeune fille sortit de sa torpeur, je lui a
– Ce miroir, vous l'avez conservé, n'est-ce pas?
– Une intuition incompréhensible m'ordo