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La nuit du 2 au 3 avril, sans ma maudite insomnie, monsieur Bernardin eût trouvé le salut. A présent, nous étions début juin. Un projet atroce me tenta: et si je lui envoyais un mot? «Cher Palamède, Maintenant j'ai compris. Vous pouvez recommencer, je ne vous dérangerai plus.» J'enfonçai ma bouche dans l'oreiller pour ne pas m'esclaffer à haute voix.
Ensuite, cette idée se mit à me paraître moins monstrueuse. Je finis même par l'envisager avec sérieux. A première vue, une telle lettre semblait cynique et criminelle mais, à y réfléchir, c'était ce dont mon voisin avait besoin. Il fallait l'aider.
Soudain, je ne pus plus attendre. Cette missive était d'une urgence capitale! Je devais la rédiger à l'instant. Je me levai, descendis au salon, pris une feuille et y écrivis les deux phrases libératrices. Je traversai le pont et je glissai le pli sous la porte des Bernardin.
Un sentiment de béatitude et de soulagement m'envahit. J'avais accompli mon devoir. Je retournai au lit et m'endormis avec l'impression idyllique d'avoir été le messager de l'amour divin. Des séraphins chantaient dans ma tête.
Le lendemain, en me levant, il me sembla avoir rêvé. Peu à peu, je m'aperçus de la réalité de mon acte: j'avais bel et bien écrit cette lettre infâme! Et j'avais été jusqu'à la glisser sous sa porte! J'avais perdu la raison.
Sous le regard stupéfait de Juliette, je pris sa pince à épiler et je sortis en courant. Couché par terre devant la porte de la maison voisine, j'introduisis la pince dans la rainure, à l'aveuglette, pour récupérer le papier. Mes tentatives furent infructueuses, le pli était trop loin – ou, alors, Palamède l'avait déjà lu.
Horrifié, je retournai chez nous.
– Peux-tu m'expliquer pourquoi tu te vautres devant leur porte avec ma pince à épiler?
– Je lui ai glissé une lettre cette nuit. Je la regrette… Mais je n'ai pas réussi à la rattraper.
– Qu'avais-tu écrit?
Je n'eus pas le courage d'avouer la vérité.
– Des injures. Du genre: «Vous êtes immonde d'enfermer votre femme, etc.» Les yeux de Juliette étincelèrent.
– Bravo. Je suis contente que tu n'aies pas récupéré l'enveloppe. Je suis fière de toi. Elle me prit dans ses bras.
Je passai la joumée à me détester. Le soir, je me couchai tôt et m'endormis comme si j'avais cherché à me fuir. A 2 heures du matin, je m'éveillai: plus moyen de fermer l'œil.
Ce fut alors que je compris une chose effrayante sur mon propre compte: il y avait un autre Emile Hazel. En effet, pendant cette insomnie, je me do
Etais-je un nouveau docteur Jekyll? Je refusai cette hypothèse par trop romanesque. En revanche, je compris que la nuit avait sur moi une influence gigantesque. Mes pensées nocturnes envisageaient toujours le pire et ne laissaient jamais place à des possibilités telles que l'amélioration, l'espoir ou même l'inoffensive indifférence. Durant mes insomnies, tout était tragique et tout était de ma faute!
Se posa alors une question singulière: lequel des deux Emile Hazel avait raison? Le diurne, un peu lâche, et qui retirait son épingle du jeu? Ou le nocturne, l'écœuré, le révolté prêt aux actions les plus hardies pour aider les autres – à vivre ou à mourir?
Je résolus d'attendre le lendemain pour le savoir. Or, le matin, je pensais le contraire de mes ruminations insomniaques. J'étais à nouveau prêt à toutes les compromissions.
Quelques jours plus tard, je fus rassuré. Monsieur Bernardin se portait comme un charme et je me trouvais grotesque d'avoir supposé que ma lettre l'influencerait.
J'imaginais Palamède ramassant mon papier, le lisant et secouant la tête avec ce mépris qu'il éprouvait à mon endroit depuis le début. Je soupirais de soulagement.
Il m'était enfin do
– A ton avis, Juliette, pourquoi ne tente-t-il pas à nouveau de se suicider? Il paraît que les suicidaires sont récidivistes. Alors pourquoi ne recommence-t-il pas?
– Je ne sais pas. Je suppose qu'il a compris la leçon.
– Quelle leçon?
– Qu'on ne le laissera pas faire.
– A supposer que nous ayons les moyens de le surveiller!
– Il a peut-être repris goût à la vie.
– Tu trouves qu'il en a l'air?
– Comment le savoir?
– Regarde-le.
– Impossible: il s'enferme chez lui.
– Précisément. Il habite le Paradis terrestre, c'est le plus joli printemps du monde et il s'enferme chez lui.
– Il y a des gens qui ne sont pas sensibles à ces choses-là.
– Et à quoi est-il sensible, à ton avis?
– Aux horloges, sourit-elle.
– En effet. Il aime les horloges comme Dame la Mort aime sa faux. Alors, je repose ma question: qu'attend-il pour sa deuxième tentative de suicide?
– On jurerait que tu le voudrais.
– Non. J'essaie seulement de le comprendre.
– Tout ce que je peux te dire, Emile, c'est ceci: il me semble que même si on désire mourir, se tuer doit être une épreuve effrayante. J'ai lu le témoignage d'un parachutiste: il disait que c'était le deuxième saut dans le vide qui terrorisait le plus.
– Donc, à ton avis, s'il ne recommence pas, c'est qu'il a peur?
– Ce serait humain, non?
– En ce cas, te rends-tu compte du désespoir de ce pauvre type? Il veut mourir et il ne parvient plus à trouver le courage de se suicider.
– C'est bien ce que je pensais: tu voudrais qu'il recommence!
– Juliette, ce que je veux n'a aucune importance. Ce qui compte, c'est ce que lui veut.
– Et tu as envie de l'aider, au fond?
– Mais non!
– Alors, pourquoi me parles-tu de cela?
– Pour que tu cesses de juger son sort avec tes yeux. Toi, on t'a mis dans le crâne que la vie était une valeur.
– Même si on ne me l'avait pas mis dans le crâne, je le penserais. J'aime vivre.
– Es-tu incapable de concevoir qu'il y ait des gens qui n'aiment pas vivre?
– Es-tu incapable de concevoir qu'il y ait des gens qui puissent changer d'avis? Il peut apprendre à aimer la vie.
– A soixante-dix ans?
– Il n'est jamais trop tard.
– Tu es une indécrottable optimiste.
– Tu disais que les suicidaires étaient récidivistes. Tu ne crois pas que tous les êtres humains sont récidivistes?
– «Les êtres humains sont récidivistes»: poétique, mais je ne comprends pas.
– Il n'y a rien qu'un être humain fasse une seule fois. Si un être humain fait une chose un jour, c'est que c'est dans sa nature. Chaque perso
– Je ne sais pas si c'est vrai.
– Moi, j'y crois.
– Tu crois donc qu'il va tenter à nouveau de se suicider?
– C'était à toi que je pensais, Emile. Tu l'as sauvé. Tu ne te contenteras pas de le sauver une seule fois.
– Comment veux-tu que je le sauve?
– Je ne sais pas.
Elle ajouta avec un sourire radieux:
– Ce n'est pas mon affaire. Le sauveur, c'est toi, pas moi.
Depuis que je lui avais menti au sujet de la fausse lettre d'injures, Juliette me regardait comme une sorte de Messie. C'était crispant.
– Au fond, Juliette, nous sommes idiots. Pourquoi nous do