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Et pourtant la Chine est presque absente de ces pages. Il y aurait maints arguments admirables à invoquer: qu'elle y est d'autant plus présente qu'elle y est peu mentio

Or, je les refuse tous au nom de l'argument le plus regrettable: c'est que cette histoire se passe en Chine, mais à peine. J'aimerais cent fois mieux dire que ce récit ne se passe pas en Chine – et il y aurait de bo

Ce que je mets en question, c'est la présence des étrangers là-bas. Il faudrait s'entendre sur ce que signifie «être présent», Certes, nous résidions à Pékin; mais peut-on parler de présence en Chine quand on est si soigneusement isolé des Chinois? Quand l'accès à l'immense majorité du territoire est interdit? Quand les contacts avec la population sont impossibles?

En trois a

Toutes les suppositions sont possibles quant à ce qui lui advint.

Il fut remplacé presque aussitôt par une Chinoise revêche qui portait le nom inattendu de Chang. Mais si monsieur Chang était un monsieur, elle ne tolérait pas d'être autre chose qu'une camarade; les «madame Chang» ou «mademoiselle Chang» étaient aussitôt corrigés comme de grosses fautes de grammaire. Un jour, ma mère lui demanda: «Camarade Chang, comment s'adressait-on à un Chinois avant? Y avait-il un équivalent à monsieur ou madame?

– On appelle les Chinois camarades, répondit

l'interprète, implacable.

– Oui, bien sûr, aujourd'hui, insista ma naïve mère. Mais avant, vous savez… avant?

– Il n'y a pas d'avant», trancha la camarade Chang, plus péremptoire que jamais.

Nous avions compris.

La Chine n'avait tout simplement pas de passé.

Il ne fut plus question d'eau très froide.

Dans les rues, les Chinois s'écartaient prestement de nous comme si nous avions porté quelque maladie contagieuse. Quant aux domestiques que les autorités attribuaient aux étrangers, ils entretenaient avec nous des rapports d'un sommaire difficile à imaginer – ce qui laissait au moins supposer qu'ils n'étaient pas des espions.

Notre cuisinier, qui portait le nom inattendu de Chang, se montra éto

A part cela, il y avait les marchés où, à cheval, j'allais acheter des caramels, des poissons rouges bigleux, de l'encre de Chine ou autres merveilles, mais où la communication se limitait à des échanges d'argent.

J'atteste que ce fut tout. En ces conditions, je ne puis que conclure ceci: cette histoire s'est passée en Chine autant qu'on le lui a permis – c'est-à-dire très peu.

C'est une histoire de ghetto. C'est donc le récit d'un double exil: exil par rapport à nos pays d'origine (pour moi le Japon, car j'étais persuadée d'être japonaise), et exil par rapport à la Chine qui nous entourait mais dont nous étions coupés, en vertu de notre qualité d'hôtes profondément indésirables.

Qu'on ne s'y trompe pas, en fin de compte: la Chine tient dans ces pages la même place que la peste noire dans Le Décaméron de Boccace; s'il n'en est presque pas fait mention, c'est parce qu'elle y sevit partout.

Elena ne m'avait jamais été accessible. Et depuis Fabrice, elle m'échappait de plus en plus.

Je ne savais plus quoi faire pour attirer son attention. Je fus tentée de lui parler des ventilateurs mais j'eus l'intuition qu'elle réagirait comme lors de l'affaire du cheval: elle hausserait les épaules et m'ignorerait.

Je bénissais le sort qui avait voulu que Fabrice vécût à Wai Jiao Ta Lu. Et je bénissais la mère de ma bien-aimée qui interdisait à ses enfants de mettre un pied hors de San Li Tun.

En effet, se rendre d'un ghetto à l'autre ne posait aucun problème. A vélo, cela prenait un quart d'heure. Je faisais souvent la navette parce qu'il y avait à Wai Jiao Ta Lu un magasin d'ignobles caramels chinois, cent pour cent bactéries, qui me semblaient les friandises les plus célestes du monde sublunaire.

Je remarquai qu'en trois mois de flirt, Fabrice n'était jamais venu à San Li Tun.

Ce constat m'inspira une idée que j'espérais cruelle. De retour de l'école, je demandai à la petite Italie

– Est-ce que Fabrice est amoureux de toi?

– Oui, répondit-elle avec indifférence, comme si cela allait de soi.

– Et toi, tu l'aimes?

– Je suis sa fiancée.

– Sa fiancée! Mais alors, tu dois le voir très souvent.

– Tous les jours, à l'école.

– Ah non, pas tous les jours. Pas le samedi et le dimanche.

Silence distant.

– Et le soir non plus, tu ne le vois pas. Pourtant, c'est surtout le soir que les fiancés doivent se voir. Pour aller au cinéma.

– Il n'y a pas de cinéma à San Li Tun.

– Il y a un cinéma à l'Alliance française, près de Wai Jiao Ta Lu.

– Mais maman ne me permet pas de sortir d'ici.

– Et pourquoi Fabrice ne vient pas te voir à San Li Tun?

Silence.

– A vélo, ça prend un quart d'heure. J'y vais tous les jours, moi.

– Maman dit que c'est dangereux de sortir.

– Et alors? Fabrice a peur? Je sors tous les jours, moi.

– Ses parents ne lui permettent pas.

– Et il obéit?

Silence.

– Je lui demanderai de venir me voir demain à San Li Tun. Tu verras, il le fera. Il fait tout ce que je lui demande.

– Ah non! S'il t'aime, il doit y penser tout seul. Sinon, ça n'a aucune valeur.

– Il m'aime.