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Un soir, comme Plectrude n'avait pu trouver de prétexte pour ne pas dîner avec les siens, et comme Clémence prenait un air scandalisé chaque fois qu'elle avalait une bouchée, elle finit par protester:

– Maman, cesse de me regarder comme ça! Tu n'as jamais vu quelqu'un manger?

– C'est pour ton bien, ma chérie. Je m'inquiète de ta boulimie!

– Boulimie!

Plectrude regarda fixement son père, puis ses sœurs, avant de dire:

– Vous êtes trop lâches pour me défendre! Le père balbutia:

– Ça ne me dérange pas que tu aies bon appétit.

– Lâche! lança la jeune fille. Je mange moins que toi.

Nicole haussa les épaules.

– J'en ai rien à foutre, de vos co

– Je n'en attendais pas moins de toi, grinça l'adolescente.

Béatrice respira un grand coup puis elle dit:

– Bon, maman, j'aimerais que tu laisses ma sœur tranquille, d'accord?

– Merci, dit la jeune fille.

Ce fut alors que Clémence sourit et clama:

– Ce n'est pas ta sœur, Béatrice!

– Qu'est-ce que tu racontes?

– Crois-tu que le moment soit bien choisi? murmura Denis.

La mère se leva et alla chercher une photo qu'elle jeta sur la table.

– C'est Lucette, ma sœur, qui est la vraie mère de Plectrude.

Pendant qu'elle racontait l'histoire à Nicole et Béatrice, la petite avait saisi la photo et regardait avidement le joli visage de la morte.

Les sœurs étaient abasourdies.

– Je lui ressemble, dit l'adolescente.

Elle pensa que sa mère s'était suicidée à dix-neuf ans et que ce serait son destin à elle aussi: «J'ai seize ans. Encore trois ans à vivre, et un enfant à mettre au monde.»

Dès lors, Plectrude eut, pour les nombreux garçons qui tournaient autour d'elle, des regards qui n'étaient pas de son âge. Elle ne pouvait les dévisager sans penser: «Voudrais-je un bébé de celui-ci?»

Le plus souvent, la réponse intime était non, tant il paraissait inimaginable d'avoir un enfant avec tel ou tel godelureau.

Au cours de théâtre, le professeur décida que Plectrude et un de ses camarades joueraient une scène de La Cantatrice chauve. Ce texte intrigua si profondément la jeune fille qu'elle se procura les œuvres complètes d'Ionesco. Ce fut une révélation: elle co

Elle avait souvent essayé de lire, mais les livres lui tombaient des mains. Sans doute chaque être a-t-il, dans l'univers de l'écrit, une œuvre qui le transformera en lecteur, à supposer que le destin favorise leur rencontre. Ce que Platon dit de la moitié amoureuse, cet autre qui circule quelque part et qu'il convient de trouver, sauf à demeurer incomplet jusqu'au jour du trépas, est encore plus vrai pour les livres.

«Ionesco est l'auteur qui m'était destiné», pensa l'adolescente. Elle en conçut un bonheur considérable, l'ivresse que seule peut procurer la découverte d'un livre aimé.

Il peut arriver qu'un premier coup de foudre littéraire déchaîne le goût de la lecture chez l'intéressé; ce ne fut pas le cas de la jeune fille, qui n'ouvrit d'autres livres que pour se persuader de leur e

Un soir, comme elle regardait la télévision, Plectrude apprit l'existence de Catherine Ringer. En l'entendant chanter, elle ressentit un mélange d'engouement et d'amertume: engouement, parce qu'elle la trouvait formidable; amertume, parce qu'elle eût voulu faire très précisément ce métier, alors qu'elle n'en avait ni la capacité, ni les moyens, ni la moindre notion.

Si elle avait été le genre de fille qui a une nouvelle ambition par semaine, ce n'eût pas été très grave. Ce n'était hélas pas son cas. A dix-sept ans, Plectrude avait peu d'enthousiasme. Ses cours de théâtre ne la passio

Si la découverte de Catherine Ringer fut un tel choc pour l'adolescente, c'est parce qu'elle lui do

Elle se consola en pensant qu'elle allait mourir dans deux ans et au'entre-ternes elle devrait mettre un enfant au monde: «Je n'ai pas le temps d'être chanteuse.»

Au cours de théâtre, Plectrude eut à jouer un passage de La Leçon d'Ionesco. Pour un comédien, obtenir l'un des rôles principaux dans une pièce de son auteur préféré, c'est à la fois Byzance et Cythère, Rome et le Vatican.

Il serait faux de dire qu'elle devint la jeune élève de la pièce. Elle avait toujours été ce rôle, cette fille si enthousiaste face aux apprentissages élus qu'elle en venait à les pervertir et à les démolir – encouragée et devancée en cela, bien entendu, par le professeur, grand masticateur de savoir et d'étudiants.

Elle fut l'élève avec tant de sens du sacré que cela contamina la partie adverse: celui qui reçut le rôle du professeur fut automatiquement choisi par Plectrude.

Lors d'une répétition, comme il lui disait une réplique d'une vérité prodigieuse («La philologie mène au crime»), elle lui répondit qu'il serait le père de son enfant. Il crut à un procédé langagier digne de La Cantatrice chauve et acquiesça. La nuit même, elle le prit au mot. Un mois plus tard, Plectrude sut qu'elle était enceinte. Avis à ceux, s'ils existent, qui ne verraient encore en Ionesco qu'un auteur comique.

PLECTRUDE avait l'âge de sa propre mère quand elle accoucha: dix-neuf ans. Le bébé fut appelé Simon. Il était beau et bien portant.

L'adolescente ressentit une fabuleuse bouffée d'amour en le découvrant. Elle ne se doutait pas qu'elle aurait à ce point la fibre maternelle et le déplora: «Ça ne va pas être facile de se suicider.»

Elle était pourtant déterminée à aller jusqu'au bout: «J'ai déjà mis de l'eau dans le vin de mon destin en renonçant à tuer le père de Simon. Mais moi, je n'y couperai pas.»

Elle berçait le petit en lui murmurant:

– Je t'aime, Simon, je t'aime. Je mourrai parce que je dois mourir. Si j'avais le choix, je resterais auprès de toi. Je dois mourir: c'est un ordre, je le sens.

Une semaine plus tard, elle se dit: «C'est maintenant ou jamais. Si je continue à vivre, je vais trop m'attacher à Simon. Plus j'attendrai, plus ce sera difficile.»

Elle n'écrivit aucune lettre, pour cette noble raison qu'elle n'aimait pas écrire. De toute manière, son acte lui paraissait si lisible qu'elle ne voyait pas la nécessité de l'expliquer.

Comme elle ne se sentait aucun courage, elle décida de revêtir ses plus beaux vêtements: elle avait déjà remarqué que l'élégance do

Deux ans plus tôt, elle avait trouvé aux puces une robe d'archiduchesse fantasmatique en velours bleu nuit, avec des dentelles couleur de vieil or, si somptueuse qu'elle était importable.

«Si je ne la mets pas aujourd'hui, je ne la mettrai jamais», se dit-elle, avant d'éclater de rire en prenant conscience de la profonde vérité de cette pensée.

La grossesse l'avait un peu amaigrie et elle flottait dans la robe: elle s'en accommoda. Elle lâcha sa chevelure magnifique qui lui tombait jusqu'aux fesses. Quand elle se fut composé un maquillage de fée tragique, elle se plut et décréta qu'elle pouvait se suicider sans rougir.

Plectrude embrassa Simon. Au moment de sortir de chez elle, elle se demanda comment elle allait procéder: se jetterait-elle sous un train, sous une voiture, ou dans la Seine? Elle ne s'était même pas posé la question: «Je verrai bien», conclut-elle. «Si on se soucie de ce genre de détails, on ne fait plus rien.»

Elle marcha jusqu'à la gare. Elle n'eut pas le courage de se précipiter sous les roues du RER. «Tant qu'à mourir, autant mourir à Paris, et de moins vilaine façon», se dit-elle, non sans un certain sens des convenances. Elle monta donc dans le train, où, de mémoire de banlieusards, on n'avait jamais vu une passagère d'aussi superbe allure, d'autant qu'elle souriait d'une oreille à l'autre: la perspective du suicide la mettait d'excellente humeur.