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La danseuse alla se blottir dans les bras de sa mère. Celui-ci la cajola, la dorlota, lui dit des petits mots d'amour, la frictio

Plectrude adorait ça. Elle fermait les yeux de plaisir: aucun amour, pensait-elle, ne pourrait lui plaire autant que celui de sa mère. Etre dans les bras d'un garçon, ça ne la faisait pas rêver. Etre dans les bras de Clémence, c'était l'absolu.

Oui, mais sa mère l'aimerait-elle toujours autant quand elle serait une adolescente bouto

Dès lors, Plectrude cultiva son enfance. Elle était comme un propriétaire terrien qui, pendant des a

Elle se coiffait de nattes ou de couettes, se vêtait exclusivement de salopettes, se promenait en serrant un ours en peluche sur son cœur, s'asseyait sur le sol pour nouer les lacets de ses Kickers.

Pour se livrer à ces comportements de môme, elle n'avait pas à se forcer: elle se laissait aller au versant favori de son être, consciente que, l'a

De tels règlements peuvent sembler bizarres. Ils ne le sont pas pour les enfants et les petits adolescents, qui observent avec minutie ceux des leurs qui sont soit en avance soit en retard, avec des admirations aussi paradoxales que leur mépris. Ceux qui exagèrent soit leurs avances soit leurs retards s'attirent l'opprobre, la sanction, le ridicule ou, plus rarement, une réputation héroïque.

Prenez une classe de cinquième, de quatrième, et demandez à n'importe quelle fille de cette classe lesquelles de ses consœurs portent déjà un soutien-gorge: vous serez éto

Dans la classe de Plectrude – cinquième, déjà – il y en eut bien quelques-unes pour se moquer de ses couettes, mais c'était précisément des filles qui étaient en avance du côté du soutien-gorge, ce qui leur valait plus de dérision que de louanges: on pourrait donc supposer que leurs railleries compensaient leur jalousie pour le torse plat de la danseuse.

L'attitude des garçons envers les pio

Les premières manifestations de la sexualité apparurent à l'horizon de la classe de cinquième, inspirant à Plectrude le besoin de se barder d'une i

Au mois de novembre, on a

Plectrude aimait les nouveaux. Roselyne fut-elle devenue sa meilleure amie si elle n'avait pas été une nouvelle, cinq ans auparavant? La petite danseuse se trouvait toujours des atomes crochus avec ces inco

L'attitude consciente ou non de la plupart des mômes consistait à se montrer impitoyable envers le nouveau ou la nouvelle: la moindre de ses «différences» (il pelait une orange avec un couteau, ou alors s'exclamait «crotte!» à la place du classique «merde!») suscitait des gloussements.

Plectrude, elle, s'émerveillait de ces comportements étranges: ils lui inspiraient l'enthousiasme de l'ethnologue face aux mœurs d'une peuplade exotique. «Cette manière de peler son orange avec un couteau, c'est beau, c'est éto

Le nouveau était particulièrement poignant quand il poussait l'incongruité jusqu'à arriver en cours d'a

C'était le cas de ce nouveau nouveau. La petite danseuse était déjà dans les meilleures dispositions envers lui quand il entra. Le visage de Plectrude se figea en un mélange d'horreur et d'admiration.

Il s'appelait Mathieu Saladin. On lui trouva une place au fond, près du chauffage.

Plectrude n'écouta pas un mot de ce que le professeur racontait. Ce qu'elle éprouvait était extraordinaire. Elle avait mal à la cage thora-cique et elle adorait ça. Mille fois elle voulut se retourner pour regarder le garçon. En général, elle ne se privait pas de contempler les gens jusqu'à l'impolitesse. Là, elle ne pouvait pas.

Vint enfin la récréation. En des temps plus ordinaires, la petite danseuse fut venue au-devant du nouveau avec un sourire lumineux, pour le mettre à l'aise. Cette fois, elle restait désespérément immobile.

En revanche, les autres étaient fidèles à leurs habitudes hostiles:

– Dis donc, le nouveau, il a fait la guerre du Viêt-nam, ou quoi?

– On va l'appeler le balafré. Plectrude sentit la colère monter en elle. Elle dut se retenir pour ne pas hurler:

– Taisez-vous! Cette cicatrice est splendide! Je n'ai jamais vu un garçon aussi sublime!

La bouche de Mathieu Saladin était fendue en deux par une longue plaie perpendiculaire, bien recousue mais terriblement visible. C'était beaucoup trop grand pour évoquer la marque postopératoire d'un bec-de-lièvre.

Pour la danseuse, il n'y eut aucune hésitation: c'était une blessure de combat au sabre. Le patronyme du garçon lui évoquait les contes des Mille et Une Nuits, en quoi elle n'avait d'ailleurs pas tort, car c'était un nom de lointaine origine persane. Dès lors, il allait de soi que le garçon possédait un sabre recourbé. Il avait dû s'en servir pour taillader quelque infâme croisé venu revendiquer le tombeau du Christ. Avant de mordre la poussière, le chevalier chrétien, en un geste vengeur d'une mesquinerie révoltante (car, enfin, Mathieu Sala-din s'était contenté de le couper en morceaux, ce qui était bien normal par les temps qui couraient), lui avait lancé son épée en travers de la bouche, inscrivant pour jamais ce combat sur son visage.

Le nouveau avait des traits réguliers, classiques, à la fois aimables et impassibles. La cicatrice n'en était que mieux mise en valeur. Plec-trude, muette, s'émerveillait de ce qu'elle ressentait.

– Et alors, tu ne vas pas accueillir le nouveau, comme d'habitude? dit Roselyne.

La danseuse pensa que son silence risquait d'attirer l'attention. Elle rassembla son courage, respira un grand coup et marcha vers le garçon avec un sourire crispé.

Il était justement avec un immonde gaillard du nom de Didier, un redoublant, qui essayait de s'accaparer Mathieu Saladin, histoire de se vanter d'avoir un balafré parmi ses relations.

– Bonjour, Mathieu, bafouilla-t-elle. Je m'appelle Plectrude.

– Bonjour, répondit-il, sobre et poli.

Normalement, elle ajoutait une formule tarte et gentille, du style: «Sois le bienvenu parmi nous» ou: «J'espère que tu t'amuseras bien avec nous.» Là, elle ne put rien dire. Elle tourna les talons et retourna à sa place.

– Drôle de prénom, mais très jolie fille, commenta Mathieu Saladin.

– Ouais, bof, murmura Didier en jouant les blasés. Si tu veux de la gonzesse, prends pas une gamine. Tiens, regarde Muriel: moi, je l'appelle Gros Seins.

– En effet, constata le nouveau.

– Tu veux que je te présente?