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– Non, c'est de moi.

– Ça m'éto

– Monsieur Tach, quand bien même vous l'auriez écrit, je n'en aurais pas moins de mérite à l'avoir dit, vu que -

Lé journaliste s'arrêta en se mordant les lèvres.

– … vu que vous n'avez jamais rien lu de moi, n'est-ce pas? Merci, jeune homme, c'est tout ce que je voulais savoir. Qui êtes-vous pour avaler une sornette aussi énorme? Moi, inventer une expression aussi médiocre, aussi clinquante que «chemin de croix digestif»? C'est du niveau d'un théologien de seconde zone comme vous. Enfin, je constate avec un soulagement un peu sénile que le monde littéraire n'a pas changé: c'est encore et toujours le triomphe de ceux qui font semblant d'avoir lu Machin. Seulement, à votre époque, vous n'avez plus de mérite: il existe aujourd'hui des brochures qui permettent à des analphabètes de parler des grands auteurs avec toutes les apparences d'une culture moye

– Essayez de comprendre. Nous sommes le 15 et la nouvelle de votre cancer est tombée le 10. Vous avez déjà édité vingt-deux gros romans, il aurait été impossible de les lire en si peu de temps, surtout en cette période tourmentée où nous guettons les moindres informations du Moyen-Orient.

– La crise du Golfe est plus intéressante que mon cadavre, je vous l'accorde. Mais le temps que vous avez passé à potasser les brochures qui me résument, vous auriez été mieux inspiré de le consacrer à lire ne serait-ce que dix pages d'un de mes vingt-deux livres.

– Je vais vous faire un aveu.

– Inutile, j'ai compris: vous avez essayé et vous avez démissio

– C'est cela. Aux caramels, plus précisément.

– Eh bien, quand j'ai achevé le déjeuner, je prends la direction du fumoir. C'est l'un des sommets de la journée. Je ne tolère vos interviews que le matin, car l'après-midi, je fume jusqu'à 17 heures.

– Pourquoi jusqu'à 17 heures?

– A 17 heures arrive cette stupide infirmière qui croit utile de me laver de pied en cap: encore une idée de Gravelin. Un bain quotidien, vous vous rendez compte? Vanitas vanitatum sed omnia vanitas. Alors, je me venge comme je peux, je m'arrange à puer le plus possible pour incommoder cette oie blanche, je truffe mon déjeuner de gousses d'ail entières, m'inventant des complications circulatoires, et puis je fume comme un Turc jusqu'à l'intrusion de ma lavandière.

Il eut un rire ignoble.

– Ne me dites pas que vous fumez autant dans l'unique but d'asphyxier cette malheureuse?

– Ce serait une raison suffisante, mais la vérité, c'est que j'adore fumer le cigare. Si je ne choisissais pas de fumer à ces heures-là, il n'y aurait rien de pernicieux à cette activité – je dis bien activité, car pour moi, fumer est une occupation à part entière, pendant laquelle je ne tolère aucune visite, aucune diversion.

– C'est très intéressant, monsieur Tach, mais ne nous égarons pas: vos cigares ne concernent pas votre digestion.

– Vous croyez? Je n'en suis pas si sûr. Enfin, si ça ne vous intéresse pas… Et mon bain, ça vous intéresse?

– Non, à moins que vous ne mangiez le savon ou buviez l'eau de rinçage.

– Vous vous rendez compte que cette salope me met à poil, frotte mes bourrelets, douche mon arrière-train? je suis sûr que ça la fait jouir, de mariner un obèse sans défense, nu et imberbe. Ces infirmières sont toutes des obsédées. C'est pour ça qu'elles choisissent ce sale métier.

– Monsieur Tach, je crois que nous nous égarons à nouveau…

– Je ne suis pas d'accord. Cet épisode quotidien est si pervers que ma digestion en est perturbée. Rendez-vous compte! Je suis seul et nu comme un ver dans la flotte, humilié, monstrueusement adipeux devant cette créature vêtue, qui chaque jour me déshabille avec cette expression hypocritement professio

– Monsieur Tach, je vous en prie!

– Ça, mon cher, ça vous apprendra à m'enregistrer. Si vous preniez des notes comme un journaliste ho

– Et après le départ de l'infirmière?

– Après, déjà? Vous allez vite en besogne. Après, il est passé 18 heures. La salope m'a mis en pyjama, comme les bébés qu'on lave et qu'on emballe dans une barboteuse avant de leur do

– Vous jouez? A quoi?

– A n'importe quoi. Je fais des parcours avec ma chaise roulante, j'organise un slalom, je joue aux fléchettes – regardez le mur, derrière vous, vous verrez les dégâts – ou alors, suprême délice, je déchire les mauvaises pages des classiques.

– Comment?

– Oui, j'expurge. La Princesse de Clèves, par exemple: voilà un roman excellent mais beaucoup trop long. Je suppose que vous ne l'avez pas lu, alors je vous recommande la version raccourcie par mes soins: un chef-d'œuvre, une quintessence.

– Monsieur Tach, que diriez-vous si, dans trois siècles, on arrachait à vos romans des pages jugées superflues?

– Je vous mets au défi de trouver une page superflue dans mes livres.

– Madame de La Fayette vous eût dit la même chose.

– Vous n'allez pas me comparer à cette midinette?

– Mais enfin, monsieur Tach…

– Voulez-vous co

– Bien. Et après ces divertissements?

– Vous êtes obsédé par la nourriture, ma parole! Dès que je vous parle d'autre chose, vous me ramenez à la bouffe.

– Cela ne m'obsède pas du tout, mais nous avions commencé sur ce sujet, alors, il faut aller jusqu'au bout.

– Ça ne vous obsède pas? Vous me décevez, jeune homme. Parlons donc bouffe, puisque ça ne vous obsède pas. Quand j'ai bien expurgé, bien lancé mes fléchettes, bien slalomé, bien joué, quand ces activités éducatives m'ont fait oublier l'horreur du bain, j'allume la télévision, comme les petits enfants qui regardent leurs émissions débiles avant leur panade ou leurs nouilles alphabétiques. A cette heure-là, c'est très intéressant. Il y a des publicités à n'en plus finir, surtout des publicités alimentaires. Je zappe de manière à me constituer la séquence publicitaire la plus longue du monde: avec les seize chaînes europée