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– Attention: si vous vous aventurez sur ce registre, vous allez avoir droit à une dissertation sur l'amour.

– Non, par pitié.

– C'est bon pour cette fois. II y a dix ans, soit dix a

– Il fallait jeter votre casse-croûte.

– Vous êtes fou. On voit bien que vous ne co

– Passons sur ces considérations d'une profondeur vertigineuse.

– Je suis le seul homme assez sincère pour dire des choses pareilles.

– Bravo. La suite.

– Vous voyez, mon récit vous passio

– S'acheter un hot dog?

– Non! Le vendeur de saucisses est situé juste en face du Père-Lachaise, où elle se rendait. J'aurais dû m'en douter; puisque je l'avais dégoûtée du cimetière de Montmartre, il avait bien fallu qu'elle se rabatte sur une autre nécropole. Le viol ne lui avait pas fait perdre le noble goût des cimetières. Celui de Montparnasse étant trop moche, elle avait élu le Père-Lachaise, qui serait sublime s'il n'était encombré de tant de vivants.

– Ce qui y rend les viols nettement plus difficiles.

– Eh oui. Où va-t-on si on ne peut même plus assouvir ses pulsions dans les cimetières?

– Tout fout le camp, mon bon monsieur.

– Je la suivis donc parmi les tombes. Cela me rappelait des souvenirs. Elle prit une allée qui montait. J'admirais sa démarche d'animal sur le qui-vive. Quand j'eus fini le hot dog, je la rejoignis. Mon cœur battait à tout rompre. Je lui dis: «Bonjour! Est-ce que vous me reco

– Comment est-il possible qu'elle ne vous ait pas reco

– Je ne sais pas. Je ne me suis jamais beaucoup regardé. Mais son attitude n'était pas si incroyable, vous savez. Quel souvenir garde-t-on d'un violeur? Pas forcément celui de son visage. Je la regardais avec tant d'amour que je devais sembler très aimable. Elle me sourit. Ce sourire! J'en eus la poitrine défoncée. Elle me demanda où nous nous étions rencontrés. J'affectai de le prendre sur le mode de la devinette. Elle dit: «Avec mon mari, je sors souvent. Je suis incapable de retenir le visage des gens que je croise.»

– Elle s'était donc mariée.

– Nous avons bavardé. Elle surmontait sa timidité avec beaucoup de grâce. Le plus drôle était que je ne co

– Et qu'avez-vous répondu à la pauvre souris?

– Texel. Textor Texel.

– J'aurais dû m'en douter.

– Elle s'est excusée à nouveau: «Ce nom ne me dit rien.» J'ai ajouté que j'étais hollandais. Elle m'écoutait avec une politesse charmante.

– Elle a eu droit à la totale, elle aussi? La bouffe des matous, la mort de votre petit camarade de classe, le jansénisme? Rien ne lui aura été épargné, à la malheureuse.

– Non. Car il y a eu un miracle. Elle a eu l'air de se souvenir: «Oui, monsieur Texel. C'était à Amsterdam, dans un restaurant. J'avais accompagné mon mari à ce déjeuner d'affaires» – j'étais un peu dégoûté de penser que son époux avait des déjeuners d'affaires mais je n'allais pas laisser passer cette occasion inespérée de lui inspirer confiance.

– Je trouve incroyable qu'elle ait pu oublier son agresseur.

– Attendez. Elle m'a demandé comment allait ma femme, une certaine Lieve, avec laquelle elle avait sympathisé pendant ce fameux déjeuner qui remontait à trois ou quatre a

– C'est un vaudeville, votre histoire.

– Alors elle nous a invités, ma femme et moi, à venir prendre le thé chez elle le lendemain après-midi. Vous vous rendez compte? Etre convié par sa victime à prendre le thé! C'était tellement incongru que j'ai accepté. Le bon côté de l'affaire, c'est qu'elle me do

– Et vous y êtes allé?

– Oui, après une nuit blanche. J'étais indiciblement heureux de l'avoir retrouvée, je ne parvenais même pas à m'inquiéter. Par ailleurs, j'espérais qu'il y aurait son nom sur la porte de son appartement, comme c'est souvent le cas, histoire de co

– Vous aviez l'intention de la violer à nouveau?

– Il ne faut pas rééditer ce qui a été trop parfait. On ne pourrait qu'être déçu. Cela dit, si elle me l'avait proposé…

– En ce cas, ce n'aurait pas été un viol.

– Logique implacable. Voyez-vous, ma très courte expérience me do

– Vous parlez ex cathedra.

– Mettez-vous à ma place. Je n'ai baisé qu'une fois et c'était un viol. Je ne co

– L'amour, le plaisir, la volupté…

– Oui; des choses mièvres, quoi. Je ne me suis jamais nourri que de tabasco et vous me proposez des gâteaux de riz.

– Oh, moi, je ne vous propose rien!

– Elle non plus, d'ailleurs, elle ne me proposait rien.

– Ça règle la question.

– En effet. C'était comique, se faire servir une tasse de thé par sa victime polie et charmante, dans son joli salon. «Encore un peu de thé, monsieur

Texel? – Appelez-moi Textor.» Hélas, elle n'eut pas la bo

– Incroyable, qu'elle ne vous ait pas reco

– Attendez. A un moment, elle a dit quelque chose de drôle, et j'ai ri. J'ai ri à gorge déployée. Et là, je l'ai vue changer de figure. Ses yeux sont devenus polaires et se sont figés sur mes mains, comme si elle les reco

– Il faut aussi supposer que vous aviez ri en la violant, ce qui est un comble.

– Le comble du bonheur, oui. Elle a dit d'une voix glaciale: «C'est vous.» J'ai dit: «Oui, c'est moi. Je suis soulagé que vous ne m'ayez pas oublié.» Elle m'a d'abord longtemps regardé avec haine et horreur. Après un silence interminable, elle a repris: «Oui, c'est bien vous.» J'ai dit: «D'un cimetière l'autre, à dix ans d'intervalle. Je n'ai jamais cessé de penser à vous. Depuis dix ans, ma vie entière est consacrée à vous chercher.» Elle a dit: «Depuis dix ans, ma vie entière est consacrée à vous effacer de ma mémoire.» J'ai dit: «Ça n'a pas marché.» Elle a dit: «J'avais réussi à oublier votre visage mais votre ignoble rire a ressuscité le souvenir. Je n'ai jamais parlé de vous ni de ce qui m'était arrivé à perso