Страница 12 из 21
28
Crab boucle ses valises. Direction l'Amérique, l'immense Amérique, il est temps pour Crab de visiter l'Amérique. On le lui a dit, nul ne peut aujourd'hui ignorer l'Amérique. Or Crab n'a jamais mis les pieds en Amérique. Aucun de ses nombreux voyages à travers le monde ne l'a encore conduit en Amérique. La co
Cette fois, sa décision est prise. Il y va. Il a bouclé ses valises. Il part pour l'Amérique. Avec l'avion, de nos jours, c'est l'affaire de quelques heures. Un pont aérien aussi permanent et solidement campé qu'un viaduc romain relie le vieux continent à cette Amérique. L'appareil décolle en douceur. Crab survole maintenant les nuages, mais la comparaison avec les moutons tient toujours, se justifie même plutôt mieux puisque cette position de surplomb explique que l'on ne distingue pas leurs pattes, alors que l’observation au sol contraint le poète à la mauvaise foi, s'il veut maintenir sa comparaison, à moins d'imaginer tous les moutons du troupeau renversés sur le dos, attitude bien peu naturelle qui nécessitera à son tour une explication et vraisemblablement l'intervention d'un loup dans cette bucolique. Plus bas encore l'Océan scintille, c'est un joli spectacle, scintille, miroite, absolument splendide, scintille donc, un rien monotone peut-être, scintille à perte de vue et les heures passent et nulle terre à l'horizon, Crab sent poindre l'inquiétude chez les hôtesses, puis chez les passagers, une vraie panique, enfin le commandant de bord a
Toutefois, la plus grande confusion règne dans les aéroports. Les douze avions partis ce jour-là pour l'Amérique ont co
Mais depuis le temps que Crab rêvait d'une croisière. C'est même à bord d'un paquebot luxueux qu'il embarque. Les dauphins bâtissent des arches tout aussi hautes et régulières que celles d'un aqueduc romain entre le vieux continent et l'Amérique. La traversée s'effectue sans incidents. Néanmoins les côtes américaines auraient dû émerger depuis longtemps, et lorsque les premiers passagers, déconcertés par l'immensité de cet Atlantique, commencent à s'en éto
De retour sur ce vieux continent, Crab apprend que des expéditions s'organisent pour tenter de retrouver la route de l'Amérique, perdue, oubliée, afin de rétablir avec elle les relations et les échanges qui nous furent si profitables durant ces cinq derniers siècles.
Crab n'est pas dupe. Il n'a d'ailleurs jamais cru sérieusement à l'existence de l'Amérique, cette terre de légende inventée par les conteurs pour se rendre enfin intéressants, accréditée par les souverains dans le but de distraire leurs peuples de la misère et de l'e
L'Amérique!
Nul doute que le nom de Crab restera attaché à la découverte de cette formidable supercherie.
Crab devine que la grande guerre qui se livre là-bas, aux antipodes, et dévaste des contrées entières, et décime des populations, n'a d'autre objet que lui-même, Crab, qu'il est au centre du conflit et même son unique raison d'être. Or il en est sincèrement, profondément désolé. Il n'a jamais voulu ça.
29
Crab devint par héritage propriétaire d'un désert immense, mais dut s'engager pour satisfaire aux volontés du testateur à ne pas le vendre, à le laisser en l'état et à n'y mettre jamais les pieds. Ce qui ne l'empêche pas de s'y sentir chez lui.
– Voici le chantier de ma maison. Je n'ai pas attendu la fin des travaux pour m'y installer, puisqu'elle est habitable, j'ai emménagé hier. Comme vous voyez, le plus gros est fait, ajoute Crab qui désigne pourtant un vaste terrain nu dépourvu de toute trace d'habitation. Mais à ceux qui s'en éto
Puis s'étend à même le sol, à même le ciel, et s'endort.
Crab est le dernier sage, son corps sans désirs n'a d'autre projet que vieillir, vieillir sans trêve et jusqu'au bout.
Mais la nuit aveugle se trompe d'époque. Plus exactement, elle ne participe pas au progrès général du monde. La malice des hommes ne peut rien pour elle, ni contre elle, la nuit intouchable. Le jour seul est affecté par leurs décisions. Mais la nuit les ignore, elle néglige les changements survenus depuis les origines, et notamment l'évolution intellectuelle de Crab. Pour elle, rien n'a bougé. Crab le constate à son réveil. L'aurore au doigt de rose se lève entre ses cuisses. Il a faim. Quelle jeunesse, harassante.
La terre tourne en poussière, ou en boue, l'eau gèle ou s'évapore, l'air brûle quand il n'enrhume, et le vent qui vous décoiffe n'en est pas moins sale comme un peigne – mais Crab se trompe ou le feu est toujours lui-même, pareil à lui-même, fidèle à lui-même, intransigeant, incorruptible, inaliénable, définitivement hostile à tout compromis? On ne peut faire confiance qu'au feu. Au feu seul. C'est donc dans le feu que Crab ira vivre. Il y sera bien.
Ainsi Crab déménage pour de bon sans quitter sa maison – masure insalubre, inhabitable, tels ces vieux moulins désaffectés, condamnés à moudre l'ivraie de l'abandon et de l'oubli. Une allumette suffit, sa flamme simplette, cette étincelle de premier a
Les vitres volent en éclats. Le feu étire ses membres démesurés, il en impose aussitôt, il prend toute la place, il est ici chez lui, dans ses murs, déjà à l'étroit, il se débarrasse du mobilier qui l'encombre, il engage sans plus tarder de ruineux travaux d'agrandissement, il décloiso