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Marius était resté pensif. Il tenait donc enfin Thénardier. Cet homme, qu’il avait tant désiré retrouver, était là. Il allait donc pouvoir faire ho
À côté de ce devoir, il en avait un autre, éclaircir, s’il se pouvait, la source de la fortune de Cosette. L’occasion semblait se présenter. Thénardier savait peut-être quelque chose. Il pouvait être utile de voir le fond de cet homme. Il commença par là.
Thénardier avait fait disparaître le «fafiot sérieux» dans son gousset, et regardait Marius avec une douceur presque tendre.
Marius rompit le silence.
– Thénardier, je vous ai dit votre nom. À présent, votre secret, ce que vous veniez m’apprendre, voulez-vous que je vous le dise? J’ai mes informations aussi, moi. Vous allez voir que j’en sais plus long que vous. Jean Valjean, comme vous l’avez dit, est un assassin et un voleur. Un voleur, parce qu’il a volé un riche manufacturier dont il a causé la ruine, M. Madeleine. Un assassin, parce qu’il a assassiné l’agent de police Javert.
– Je ne comprends pas, monsieur le baron, fît Thénardier.
– Je vais me faire comprendre. Écoutez. Il y avait, dans un arrondissement du Pas-de-Calais, vers 1822, un homme qui avait eu quelque ancien démêlé avec la justice, et qui, sous le nom de M. Madeleine, s’était relevé et réhabilité. Cet homme était devenu, dans toute la force du terme, un juste. Avec une industrie, la fabrique des verroteries noires, il avait fait la fortune de toute une ville. Quant à sa fortune perso
Thénardier jeta à Marius le coup d’œil souverain d’un homme battu qui remet la main sur la victoire et qui vient de regagner en une minute tout le terrain qu’il avait perdu. Mais le sourire revint tout de suite; l’inférieur vis-à-vis du supérieur doit avoir le triomphe câlin, et Thénardier se borna à dire à Marius:
– Monsieur le baron, nous faisons fausse route.
Et il souligna cette phrase en faisant faire à son trousseau de breloques un moulinet expressif.
– Quoi! repartit Marius, contestez-vous cela? Ce sont des faits.
– Ce sont des chimères. La confiance dont monsieur le baron m’honore me fait un devoir de le lui dire. Avant tout la vérité et la justice. Je n’aime pas voir accuser les gens injustement. Monsieur le baron, Jean Valjean n’a point volé M. Madeleine, et Jean Valjean n’a point tué Javert.
– Voilà qui est fort! comment cela?
– Pour deux raisons.
– Lesquelles? parlez.
– Voici la première: il n’a pas volé M. Madeleine, attendu que c’est lui-même Jean Valjean qui est M. Madeleine.
– Que me contez-vous là?
– Et voici la seconde: il n’a pas assassiné Javert, attendu que celui qui a tué Javert, c’est Javert.
– Que voulez-vous dire?
– Que Javert s’est suicidé.
– Prouvez! prouvez! cria Marius hors de lui.
Thénardier reprit en scandant sa phrase à la façon d’un alexandrin antique:
– L’a gent-de-police-Ja-vert-a-été-trouvé-noyé-sous-un-bateau-du-Pont-au-Change.
– Mais prouvez donc!
Thénardier tira de sa poche de côté une large enveloppe de papier gris qui semblait contenir des feuilles pliées de diverses grandeurs.
– J’ai mon dossier, dit-il avec calme.
Et il ajouta:
– Monsieur le baron, dans votre intérêt, j’ai voulu co
Tout en parlant, Thénardier extrayait de l’enveloppe deux numéros de journaux jaunis, fanés, et fortement saturés de tabac. L’un de ces deux journaux, cassé à tous les plis et tombant en lambeaux carrés, semblait beaucoup plus ancien que l’autre.
– Deux faits, deux preuves, fit Thénardier. Et il tendit à Marius les deux journaux déployés.
Ces deux journaux, le lecteur les co
Marius lut. Il y avait évidence, date certaine, preuve irréfragable, ces deux journaux n’avaient pas été imprimés exprès pour appuyer les dires de Thénardier; la note publiée dans le Moniteur était communiquée administrativement par la préfecture de police. Marius ne pouvait douter. Les renseignements du commis-caissier étaient faux et lui-même s’était trompé. Jean Valjean, grandi brusquement, sortait du nuage. Marius ne put retenir un cri de joie:
– Eh bien alors, ce malheureux est un admirable homme! toute cette fortune était vraiment à lui! c’est Madeleine, la providence de tout un pays! c’est Jean Valjean, le sauveur de Javert! c’est un héros! c’est un saint!
– Ce n’est pas un saint, et ce n’est pas un héros, dit Thénardier. C’est un assassin et un voleur.
[117] Les références sont celles de l'édition reproduite. Dans la présente: II, 2, 1 pour Le Drapeau blanc et V, 5, S pour Le Moniteur, cité indirectement.