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– C’est évident, dit Théodule.
Et, profitant de ce que M. Gillenormand reprenait haleine, le lancier ajouta magistralement:
– Il ne devrait pas y avoir d’autre journal que le Moniteur et d’autre livre que l’A
M. Gillenormand poursuivit:
– C’est comme leur Sieyès! un régicide aboutissant à un sénateur! car c’est toujours par là qu’ils finissent. On se balafre avec le tutoiement citoyen pour arriver à se faire dire monsieur le comte. Monsieur le comte gros comme le bras, des assommeurs de septembre! Le philosophe Sieyès! Je me rends cette justice que je n’ai jamais fait plus de cas des philosophies de tous ces philosophes-là que des lunettes du grimacier de Tivoli! J’ai vu un jour les sénateurs passer sur le quai Malaquais en manteaux de velours violet semés d’abeilles avec des chapeaux à la Henri IV. Ils étaient hideux. On eût dit les singes de la cour du tigre. Citoyens, je vous déclare que votre progrès est une folie, que votre humanité est un rêve, que votre révolution est un crime, que votre République est un monstre, que votre jeune France pucelle sort du lupanar, et je vous le soutiens à tous, qui que vous soyez, fussiez-vous publicistes, fussiez-vous économistes, fussiez-vous légistes, fussiez-vous plus co
– Parbleu, cria le lieutenant, voilà qui est admirablement vrai.
M. Gillenormand interrompit un geste qu’il avait commencé, se retourna, regarda fixement le lancier Théodule entre les deux yeux, et lui dit:
– Vous êtes un imbécile.
Livre sixième – La conjonction de deux étoiles
Chapitre I Le sobriquet: mode de formation des noms de familles
Marius à cette époque était un beau jeune homme de moye
Au temps de sa pire misère, il remarquait que les jeunes filles se retournaient quand il passait, et il se sauvait ou se cachait, la mort dans l’âme. Il pensait qu’elles le regardaient pour ses vieux habits et qu’elles en riaient; le fait est qu’elles le regardaient pour sa grâce et qu’elles en rêvaient.
Ce muet malentendu entre lui et les jolies passantes l’avait rendu farouche. Il n’en choisit aucune, par l’excellente raison qu’il s’enfuyait devant toutes. Il vécut ainsi indéfiniment, – bêtement, disait Courfeyrac.
Courfeyrac lui disait encore: – N’aspire pas à être vénérable (car ils se tutoyaient; glisser au tutoiement est la pente des amitiés jeunes). Mon cher, un conseil. Ne lis pas tant dans les livres et regarde un peu plus les margotons. Les coquines ont du bon, ô Marius! À force de t’enfuir et de rougir, tu t’abrutiras.
D’autres fois Courfeyrac le rencontrait et lui disait:
– Bonjour, monsieur l’abbé.
Quand Courfeyrac lui avait tenu quelque propos de ce genre, Marius était huit jours à éviter plus que jamais les femmes, jeunes et vieilles, et il évitait par-dessus le marché Courfeyrac.
Il y avait pourtant dans toute l’immense création deux femmes que Marius ne fuyait pas et auxquelles il ne prenait point garde. À la vérité on l’eût fort éto
Depuis plus d’un an, Marius remarquait dans une allée déserte du Luxembourg, l’allée qui longe le parapet de la Pépinière, un homme et une toute jeune fille presque toujours assis côte à côte sur le même banc, à l’extrémité la plus solitaire de l’allée, du côté de la rue de l’Ouest [102]. Chaque fois que ce hasard qui se mêle aux promenades des gens dont l’œil est retourné en dedans amenait Marius dans cette allée, et c’était presque tous les jours, il y retrouvait ce couple. L’homme pouvait avoir une soixantaine d’a
La première fois que la jeune fille qui l’accompagnait vint s’asseoir avec lui sur le banc qu’ils semblaient avoir adopté, c’était une façon de fille de treize ou quatorze ans, maigre, au point d’en être presque laide, gauche, insignifiante, et qui promettait peut-être d’avoir d’assez beaux yeux. Seulement ils étaient toujours levés avec une sorte d’assurance déplaisante. Elle avait cette mise à la fois vieille et enfantine des pensio
Marius examina pendant deux ou trois jours cet homme vieux qui n’était pas encore un vieillard et cette petite fille qui n’était pas encore une perso
Marius avait pris l’habitude machinale de se promener dans cette allée. Il les y retrouvait invariablement.
Voici comment la chose se passait:
[100] Hugo adapte ici un souvenir de l'Assemblée législative de 1849-1851 qui sera raconté dans Le Droit et la Loi (éd. J. Massin, t. XV, p. 593): «Un député, ancien libéral rallié aux servitudes, demandait qu'il n'y eût plus qu'un seul journal, Le Moniteur, ce qui faisait dire à son voisin, l'évêque Parisis: Et encore!»
[101] Autoportrait très ressemblant de Hugo à vingt ans. Mais ses cheveux étaient châtain clair.
[102] Voici réapparaître le quartier de la jeunesse de Victor qui hanta le Luxembourg pour y voir Adèle en 1820-1821.