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Chapitre VI Un peu d’histoire
À l’époque, d’ailleurs presque contemporaine, où se passe l’action de ce livre, il n’y avait pas, comme aujourd’hui, un sergent de ville à chaque coin de rue (bienfait qu’il n’est pas temps de discuter); les enfants errants abondaient dans Paris. Les statistiques do
Exceptons Paris pourtant. Dans une mesure relative, et nonobstant le souvenir que nous venons de rappeler, l’exception est juste. Tandis que dans toute autre grande ville un enfant vagabond est un homme perdu, tandis que, presque partout, l’enfant livré à lui-même est en quelque sorte dévoué et abando
Ce que nous disons là n’ôte rien au serrement de cœur dont on se sent pris chaque fois qu’on rencontre un de ces enfants autour desquels il semble qu’on voie flotter les fils de la famille brisée. Dans la civilisation actuelle, si incomplète encore, ce n’est point une chose très anormale que ces fractures de familles se vidant dans l’ombre, ne sachant plus trop ce que leurs enfants sont devenus, et laissant tomber leurs entrailles sur la voie publique. De là des destinées obscures. Cela s’appelle, car cette chose triste a fait locution, «être jeté sur le pavé de Paris».
Soit dit en passant, ces abandons d’enfants n’étaient point découragés par l’ancie
D’ailleurs, la monarchie avait quelquefois besoin d’enfants, et alors elle écumait la rue. Sous Louis XIV, pour ne pas remonter plus haut, le roi voulait, avec raison, créer une flotte. L’idée était bo
Sous Louis XV, les enfants disparaissaient dans Paris; la police les enlevait, on ne sait pour quel mystérieux emploi. On chuchotait avec épouvante de monstrueuses conjectures sur les bains de pourpre du roi. Barbier parle naïvement de ces choses. Il arrivait parfois que les exempts, à court d’enfants, en prenaient qui avaient des pères. Les pères, désespérés, couraient sus aux exempts. En ce cas-là, le parlement intervenait, et faisait pendre, qui? Les exempts? Non. Les pères.
Chapitre VII Le gamin aurait sa place dans les classifications de l’Inde
La gaminerie parisie
Ce mot, gamin, fut imprimé pour la première fois et arriva de la langue populaire dans la langue littéraire en 1834 [11]. C’est dans un opuscule intitulé Claude Gueux que ce mot fit son apparition. Le scandale fut vif. Le mot a passé.
Les éléments qui constituent la considération des gamins entre eux sont très variés. Nous en avons co
C’est ce qui explique cette exclamation d’un gamin parisien, épiphonème profond dont le vulgaire rit sans le comprendre: – Dieu de Dieu! ai-je du malheur! dire que je n’ai pas encore vu quelqu’un tomber d’un cinquième! (Ai-je se prononce j’ai-t-y; cinquième se prononce cintième.)
Certes, c’est un beau mot de paysan que celui-ci: Père un tel, votre femme est morte de sa maladie; pourquoi n’avez-vous pas envoyé chercher de médecin? Que voulez-vous, monsieur, nous autres pauvres gens, j’nous mourons nous-mêmes. Mais si toute la passivité narquoise du paysan est dans ce mot, toute l’anarchie libre-penseuse du mioche faubourien est, à coup sûr, dans cet autre. Un condamné à mort dans la charrette écoute son confesseur. L’enfant de Paris se récrie: – Il parle à son calotin. Oh! le capon!
Une certaine audace en matière religieuse rehausse le gamin. Être esprit fort est important.
Assister aux exécutions constitue un devoir. On se montre la guillotine et l’on rit. On l’appelle de toutes sortes de petits noms: – Fin de la soupe, – Grognon, – La mère au Bleu (au ciel), – La dernière bouchée, – etc., etc. Pour ne rien perdre de la chose, on escalade les murs, on se hisse aux balcons, on monte aux arbres, on se suspend aux grilles, on s’accroche aux cheminées. Le gamin naît couvreur comme il naît marin. Un toit ne lui fait pas plus peur qu’un mât. Pas de fête qui vaille la Grève. Samson et l’abbé Montés [12] sont les vrais noms populaires. On hue le patient pour l’encourager. On l’admire quelquefois. Lacenaire [13], gamin, voyant l’affreux Dautun mourir bravement, a dit ce mot où il y a un avenir: J’en étais jaloux. Dans la gaminerie, on ne co
[11] En 1834, Claude Gueux dit: «Rien ne pouvait faire que cet ancien gamin des rues n'eût point par moments l'odeur des ruisseaux de Paris.» En fait, Hugo avait déjà utilisé ce mot dans Notre-Dame de Paris, en 1831 (II, 6) et Delacroix, dans son tableau «La Liberté guidant le peuple» avait fixé son image la même a
[12] Sanson: le bourreau – la même famille fut titulaire de cette charge de 1688 à 1847. L 'abbé Montés: aumônier des prisons sous la Restauration et la Monarchie de juillet
[13] Plusieurs noms de cette liste de condamnés à mort hantent l'œuvre de Hugo depuis Le Dernier Jour d'un condamné. Dautun est déjà présent en I, 3, 1 et Castaing I, 3, 3. Lacenaire et son complice Avril furent particulièrement célèbres: Balzac se souvient d'eux dans Splendeurs et Misères des courtisanes et il est l'un des héros éponymes du crime dans Châtiments.