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Ainsi se répandait en paroles, accrochant la laveuse de vaisselle au passage, dans son coin de l’arrière-salle Musain, Grantaire plus qu’ivre.

Bossuet, étendant la main vers lui, essayait de lui imposer silence, et Grantaire repartait de plus belle:

– Aigle de Meaux, à bas les pattes. Tu ne me fais aucun effet avec ton geste d’Hippocrate refusant le bric-à-brac d’Artaxerce. Je te dispense de me calmer. D’ailleurs je suis triste. Que voulez-vous que je vous dise? L’homme est mauvais, l’homme est difforme. Le papillon est réussi, l’homme est raté. Dieu a manqué cet animal-là. Une foule est un choix de laideurs. Le premier venu est un misérable. Femme rime à infâme. Oui, j’ai le spleen, compliqué de la mélancolie, avec la nostalgie, plus l’hypocondrie, et je bisque, et je rage, et je bâille, et je m’e

– Silence donc, R majuscule! reprit Bossuet qui discutait un point de droit avec la cantonade, et qui était engagé plus qu’à mi-corps dans une phrase d’argot judiciaire dont voici la fin:

– … Et quant à moi, quoique je sois à peine légiste et tout au plus procureur amateur, je soutiens ceci: qu’aux termes de la coutume de Normandie, à la Saint-Michel, et pour chaque a

– Échos, nymphes plaintives, fredo

Tout près de Grantaire, sur une table presque silencieuse, une feuille de papier, un encrier et une plume entre deux petits verres a

– Commençons par trouver les noms. Quand on a les noms, on trouve le sujet.

– C’est juste. Dicte. J’écris.

– Monsieur Dorimon?

– Rentier?

– Sans doute.

– Sa fille, Célestine.

– … tine. Après?

– Le colonel Sainval.

– Sainval est usé. Je dirais Valsin.

À côté des aspirants vaudevillistes, un autre groupe, qui, lui aussi, profitait du brouhaha pour parler bas, discutait un duel. Un vieux, trente ans, conseillait un jeune, dix-huit ans, et lui expliquait à quel adversaire il avait affaire:

– Diable! méfiez-vous. C’est une belle épée. Son jeu est net. Il a de l’attaque, pas de feintes perdues, du poignet, du pétillement, de l’éclair, la parade juste, et des ripostes mathématiques, bigre! et il est gaucher.

Dans l’angle opposé à Grantaire, Joly et Bahorel jouaient aux dominos et parlaient d’amour.

– Tu es heureux, toi, disait Joly. Tu as une maîtresse qui rit toujours.

– C’est une faute qu’elle fait, répondait Bahorel. La maîtresse qu’on a tort de rire. Ça encourage à la tromper. La voir gaie, cela vous ôte le remords; si on la voit triste, on se fait conscience.

– Ingrat! c’est si bon une femme qui rit! Et jamais vous ne vous querellez!

– Cela tient au traité que nous avons fait. En faisant notre petite sainte-alliance, nous nous sommes assigné à chacun notre frontière que nous ne dépassons jamais. Ce qui est situé du côté de bise appartient à Vaud, du côté de vent à Gex. De là la paix.

– La paix, c’est le bonheur digérant.

– Et toi, Jolllly, où en es-tu avec ta brouillerie avec mamselle… tu sais qui je veux dire?

– Elle me boude avec une patience cruelle.

– Tu es pourtant un amoureux attendrissant de maigreur.

– Hélas!

– À ta place, je la planterais là.

– C’est facile à dire.

– Et à faire. N’est-ce pas Musichetta qu’elle s’appelle?

– Oui. Ah! mon pauvre Bahorel, c’est une fille superbe, très littéraire, de petits pieds, de petites mains, se mettant bien, blanche, potelée, avec des yeux de tireuse de cartes. J’en suis fou.

– Mon cher, alors il faut lui plaire, être élégant, et faire des effets de rotule. Achète-moi chez Staub [85] un bon pantalon de cuir de laine. Cela prête.

– À combien? cria Grantaire.

Le troisième coin était en proie à une discussion poétique. La mythologie païe

– N’insultons pas les dieux, disait-il. Les dieux ne s’en sont peut-être pas allés. Jupiter ne me fait point l’effet d’un mort. Les dieux sont des songes, dites-vous. Eh bien, même dans la nature, telle qu’elle est aujourd’hui, après la fuite de ces songes, on retrouve tous les grands vieux mythes païens. Telle montagne à profil de citadelle, comme le Vignemale, par exemple, est encore pour moi la coiffure de Cybèle; il ne m’est pas prouvé que Pan ne vie

Dans le dernier coin, on parlait politique. On malmenait la charte octroyée. Combeferre la soutenait mollement, Courfeyrac la battait en brèche énergiquement. Il y avait sur la table un malencontreux exemplaire de la fameuse Charte-Touquet [86]. Courfeyrac l’avait saisie et la secouait, mêlant à ses arguments le frémissement de cette feuille de papier.

– Premièrement, je ne veux pas de rois. Ne fût-ce qu’au point de vue économique, je n’en veux pas; un roi est un parasite. On n’a pas de roi gratis. Écoutez ceci: Cherté des rois. A la mort de François Ier, la dette publique en France était de trente mille livres de rente; à la mort de Louis XIV, elle était de deux milliards six cents millions à vingt-huit livres le marc, ce qui équivalait en 1760, au dire de Desmarets, à quatre milliards cinq cents millions, et ce qui équivaudrait aujourd’hui à douze milliards. Deuxièmement, n’en déplaise à Combeferre, une charte octroyée est un mauvais expédient de civilisation. Sauver la transition, adoucir le passage, amortir la secousse, faire passer insensiblement la nation de la monarchie à la démocratie par la pratique des fictions constitutio

[85] Staub: tailleur chic, chez qui s'habille, par exemple, Lucien de Rubempré dans Illusions perdues.

[86] Touquet, ancien officier de la Garde devenu éditeur, fît acte d'opposition en imprimant sous quantité de formes le texte de la Charte octroyée que leurs auteurs auraient préféré voir oubliée. Voir déjà en I, 3, 1, note 4.