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Ce jour-là, le Zubial m'expliquait donc que Talleyrand offrait des clavecins aux créatures qu'il convoitait; car, prétendait-il, rien ne flatte plus les femmes que les cadeaux musicaux qui changent des éternels bouquets de fleurs. J'en pris bo
– À ton âge, est-ce que l'on sait ce que c'est qu'une très jolie femme?
– Papa, j'ai huit ans…
J'ai répondu cela avec une irritation qui marquait qu'il m'avait offensé en me posant cette question. Plus jamais il ne fit allusion à mon La jeune femme semblait hésiter entre deux pianos, s'éloigna dans le fond de la boutique en réfléchissant. Alors, d'un bond, le Zubial se précipita sur la vendeuse, s'enquit du prix du plus cher, signa un chèque et laissa sa carte de visite. Sans tarder, nous sortîmes dans la rue. J'eus à peine le temps de bien me rendre compte que ce qu'il venait de faire était réel.
– Tu la co
– Non, me répondit-il, si je la co
La jeune femme l'appela, refusa ce cadeau pour ne pas se sentir des obligations, et le piano fut livré. Ils s'aimèrent cinq mois alors que les blessures d'A
Par un curieux paradoxe, A
Tout ce qu'il put lui offrir fut de l'épouser fictivement, sur la scène du Paradis Latin, dans une robe de mariage comestible, en meringue. Pour un soir, le maître des lieux avait accepté que mon père et A
Mais si A
Le Zubial, lui, était assez imperméable au mysticisme d'A
Le Zubial m'y avait emmené pour me parler du Bon Dieu, et de ses doutes. En entrant dans cette église en polystyrène aux bénitiers sculptés dans du liège – incroyablement légers! -, j'ai le souvenir d'avoir été accueilli par un étrange curé. C'était Alain Delon, costumé en prêtre, qui, du haut de la chaire en forme de proue de bateau, nous fit un sermon sur Dieu et les femmes. Il répétait le texte de papa qui me parlait par sa bouche. En bons paroissiens, nous nous sommes assis sur un banc qui faillit s'effondrer, tant lui aussi était fictif. Je ne me souviens plus très bien des termes de cette harangue, mais il était question de croire en sa femme plus qu'en Dieu. Telle semblait être la religion du Zubial…
Mais que fuyait-il en mettant encore et toujours la vie en scène? De quels dégoûts tentait-il de se défaire? Quels chagrins se dissimulaient derrière sa difficulté d'être si joyeuse? Ses douleurs étaient telles qu'il se dispensait de les éprouver en imaginant constamment sa destinée, pour ne pas la voir, comme si la réalité de sa nature eût été insuffisante. Le grand syndrome Jardin… Cet authentique désespéré fabulait gaiement pour ne pas sentir. Il repeignait la vérité à ses couleurs afin de ne pas suffoquer de participer au monde réel.
Et moi, suis-je si différent?
Suis-je capable d'aimer la vraie vie?
Pendant dix ans, j'ai écrit des livres qui n'étaient pas celui-là pour corriger l'existence de ses imperfections, et me rectifier au passage. Arranger mes sentiments, me prêter d'imaginaires facultés en les confiant à mes perso
La troisième fois que mon père entra dans une église en ma présence, c'est l'après-midi de son enterrement, à l'horizontale. Cette fois, l'église n'était pas un décor. Le curé de Sainte-Clotilde n'était pas non plus Delon, même si ce dernier monta bien sur la scène pour lire un texte de papa. Le rôle du prêtre était tenu par l'un des amis du Zubial, ensoutané pour de vrai, un énergumène qu'il avait jadis tenté de faire échapper du petit séminaire. A
– Tu vois, petit, même en plein mois d'août, il fait église pleine ton papa!
Et il moucha ses larmes dans un kleenex; puis il do
– Faites passer…
Je me suis alors approché du chœur pour aller m'asseoir près de celle qui fut son étoile polaire, sa pythie, sa Vierge noire et son Dieu: ma mère.
Le Zubial demeura toujours dans l'orbite de ma mère, même lorsqu'il se crut libéré de sa force d'attraction. De toutes ses conquêtes, elle seule fut son centre de gravité. Toujours il revint vers leur passion, irrésistiblement. Et quand il se sentit faiblir sous les injures physiques de la maladie, c'est en face d'elle qu'il voulut couler ses derniers mois, pour que leur histoire ne demeure pas inachevée.
Avant toute chose, le Zubial fut son mari.
Je ne suis donc pas le fils d'un père mais d'un époux, d'un homme qui ne trouva le sens de son passage sur Terre qu'en aimant sa femme, avec fureur.
Ma mère le ramena toujours, avec une douce obstination, vers lui-même; plus il l'évitait plus il se fuyait. Elle n'était pas dupe des rôles d'enchanteur qu'il s'attribuait, tout en les goûtant, sans quoi il se fût carapaté pour de bon. Par d'habiles chemins détournés, je la vis souvent lui apprendre à aimer sa véritable nature, en laissant un peu de côté les artifices.
Pourtant, je le répète, elle se laissait volontiers griser par ses manèges dangereux ou charmants. Plus d'une fois, tandis que nous bricolions dans l'atelier de Verdelot, je m'entretins avec le Zubial de scènes qu'il entendait lui faire vivre. Tout en ponçant, en rabotant des objets inutiles, je l'aidais à régler le suspense des heures romanesques qui attendaient ma mère. Nous concevions ensemble des scénarios, des répliques, des stratagèmes. C'était une manière de jeu de société que je préférais au Monopoly; j'apprenais ainsi mon métier de romancier, à mon insu. L'enjeu de nos saynètes était l'intensité des sentiments qui reliaient ces deux fous d'amour. Nos acteurs, bien vivants, étaient ma mère et lui-même.
Jouer à l'hôtel était notre passe-temps favori. La règle était simple. Nous imaginions, le Zubial et moi, son prochain séjour avec ma mère dans un palace où il lui ferait co
Le scénario de base de ce jeu de l'hôtel exigeait que mes parents se présentent à la réception d'un établissement, normand en général, à un quart d'heure d'intervalle, pour prendre chacun une chambre individuelle, réservée sous un faux nom. Ensuite, tout était permis. Ils pouvaient faire semblant de ne pas se co
Plus tard, beaucoup plus tard, j'ai moi-même eu l'envie de jouer à ce jeu très Jardin, porté par l'excitation de reconquérir ma femme qui, selon les saisons, aurait porté des perruques brunes ou rousses, des lentilles de couleur et des vêtements inattendus, tandis que je me serais déguisé en louant au Cor de Chasse, à Paris, des costumes qui m'auraient entraîné vers des rôles encore vierges pour moi. Mes accents auraient varié, et mes désirs se seraient alors réveillés, comme au premier jour.
Mais je n'ai jamais osé proposer à ma femme de nous concerter pour que renaisse ce rite étrange qui me vient de mon enfance. Ces jeux comportent trop de fausseté pour lui plaire. Elle n'aurait pas apprécié que je réédite ces pratiques qu'elle savait être du Zubial; ma femme raffole des instants où je suis vrai comme d'autres du chocolat. Sans doute m'aurait-elle suspecté de m'éloigner de moi-même, et les apparences lui auraient do