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Simon était le frère aîné du Zubial; son décès récent m'autorise à révéler cet insolite secret qu'il partageait avec mon père. Depuis l'âge de huit ans, les deux frères – en tenant le plus jeune, Gabriel, à l'écart – jouaient à Julien Dandieu. Ce perso
Ce jeu clandestin de gamins, Simon et le Zubial n'y avaient jamais renoncé; ils le perpétuaient en stockant leurs déguisements dans ce deux-pièces acheté en douce par mon père en 1959. Perso
À la mort du Zubial, Simon avait continué seul à flotter au-dessus de la réalité, en venant de temps à autre emprunter l'un des rôles que contenait leur garde-robe secrète. Son obstination tenait autant à son goût d'être multiple qu'à sa fidélité à son frère.
– Et toi, qu'est-ce que tu joues ce soir? lui ai-je demandé, effaré.
– Arsène Lupin, dit-il sans plaisanter. Je vais dîner chez une femme du monde que j'ai rencontrée dans le train, en revenant de Suisse. Je vais essayer de la cambrioler pendant le repas et demain je lui ferai livrer ses propres bijoux, ou ce que j'aurai trouvé, avec un petit mot qui est prêt, regarde…
En quelques lignes, d'un tour désuet et charmant, il informait la dame que sa beauté lui valait cette restitution; et il signait Arsène Lupin. C'était à la fois comique et ridicule de le voir s'apprêter à jouer une telle farce alors qu'il approchait les cinquante-cinq ans; mais je fus bouleversé de retrouver en lui un peu de la fantaisie du Zubial. Les deux frères avaient cela en commun qu'ils ne consentirent jamais à entrer dans l'âge adulte, à rompre avec le merveilleux de leur petite enfance.
Simon n'appartenait pas au monde réel, alors que, si le Zubial savait s'en extraire, il était apte à le réintégrer. Mon oncle, lui, en était parfaitement incapable; il ne savait qu'exagérer. Vous do
Il n'eut jamais de métier ordinaire mais s'occupa de beaucoup de choses, tenta de réformer la bourse de Zurich et ruina en moins de trois mois son employeur grâce au lancement d'une SICAV dite chrétie
Quand le Zubial mourut, Simon me resta le seul lien vivant avec la folie de mon père. Son extrême singularité, sa noblesse immense, à un point qui semblera inconcevable, me le faisaient aimer avec la plus vive tendresse. Aussi me suis-je affaissé, sans trop le laisser paraître, quand il s'éteignit à son tour en 1995. Il me semblait en l'enterrant que c'était une race d'hommes à qui l'on disait adieu. Simon était le dernier des Jardin véritablement Jardin; lui seul parmi les survivants appartenait à ce club de dinosaures exemptés de réalité.
Ma grand-mère s'effaçait déjà dans ses propres souvenirs, bien qu'elle persistât pendant un an à nous faire croire qu'elle était encore parmi nous. Le spectre de la normalité hante désormais notre famille et ma propre existence. Parfois je me demande si ma réaction face aux excès chroniques du Zubial ne fut pas trop vive, si ma frayeur, au lendemain de sa mort, ne m'a pas conduit sur des chemins trop protégés. Ai-je renié mon sang Jardin? Mais comment être le fils du Zubial sans mourir jeune?
Après la disparition de Simon, je me suis retrouvé avec la clef du deux-pièces de Julien Dandieu; il y avait là des dizaines de costumes à ma taille, ceux du Zubial. Aurai-je un jour le cœur de faire revivre ces fracs, ces tenues de gentleman-farmer, de dandy, de motard clouté, de prêtre, d'officier de marine? De me glisser dans les perso
Après avoir joui d'une enfance pareille, pourquoi ne suis-je pas devenu fou? À fréquenter le Zubial, j'aurais fort bien pu me fâcher définitivement avec les contraintes de la vie adulte ou m'exiler dans les paradis chimiques qui tie
Tous mes raidissements sont des freins pour ne pas me laisser gouverner par mes désirs, comme le Zubial le faisait. Je me méfie de ses gènes qui, toujours, me portent à confondre mes envies les plus vives et la vérité. Je sais que mon hérédité m'incline à voir sans cesse les êtres tels que je les rêve. Quinze a
Comment ai-je vécu ce désordre sans fin? Au risque de paraître faux, je dirai que tout cela me sembla normal, du moins jusqu'à l'âge de douze ans. Mes copains de classe étaient certes intrigués par le fonctio
– C'est qui Pierre?
– Ben… c'est Pierre.
– C'est l'amant de ta mère? Et Jacques, c'est qui?
– Ben… c'est Jacques.
C'est par eux que je m'aperçus de la bizarrerie de mon clan. Mais je regardais mon quotidien comme la vie, je dirais même comme la vraie vie; et si les amours de mes parents me terrifiaient parfois, j'étais enchanté d'être moi plutôt que le fils de gens prudents. Pour rien au monde, je n'aurais troqué le bastringue féerique de Verdelot pour les mornes week-ends que mes amis subissaient dans leurs familles réglées.
Et puis je n'étais pas seul dans la tourmente. Frédéric, mon petit frère, et moi formions une République autonome, tenue à l'écart de notre grande sœur Barbara que nous adorions mais que notre mère élevait un peu à part. Cette alliance indéfectible nous tenait lieu de stabilité, d'assurance tous risques. Avec lui, je me savais à l'abri des plus forts coups de vent; et il y en eut d'inattendus… Nous ne discutions jamais de l'actualité chahutée de notre famille, mais nous ne doutions pas que le soutien de l'autre nous était acquis, pour l'éternité.
Ma mère me sauva également du tremblement de terre qu'elle contribuait à provoquer chaque jour; c'est peut-être là l'une de ses plus belles contradictions. Elle était la femme du Zubial, avec tout le lot d'excès que cela supposait, mais dans le même temps elle me do
Si elle menait ses amours de façon peu catholique, elle me plaça longtemps dans un collège austère où l'on cultivait des vertus très chrétie
Elle se do