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Mais quand le ballon amiral fut sur le point de toucher le sol, sous les fenêtres du château, le Zubial actio

Ce jour-là, chaque fois qu'il fut question de se poser, le Zubial s'y refusa in extremis, arguant de fausses raisons. Je crois que le survol de ces demeures remplies de femmes intouchables l'enchantait plus que tout. À la longue-vue, il examinait ces amantes qui ne le chagrineraient jamais, ces épouses fidèles en son esprit, ces histoires en jachère qu'il pourrait raconter ensuite sans avoir pris la peine de les déflorer.

C'est d'ailleurs ce qui arriva. Nous rentrâmes le soir même, sans que notre matériel de survie eût même été déballé, sans avoir fréquenté perso

Par la suite, plus il fabula sur ce périple en ma présence, plus nous resserrâmes notre co

La joie communicative qui émanait du Zubial était faite d'un étrange parfum d'irréalité, lequel tenait à sa façon de tout revisiter à l'aune de ses fantasmes et à son goût pour les situations invraisemblables. Mais il ne mentait que pour dire sa vérité, rarement par intérêt, jamais pour se cacher. Cependant, et ce n'était pas là le dernier de ses paradoxes, mon père fut l'une des perso

Faire la bouffe avec le Zubial me réjouissait. À Verdelot, il avait construit avec l'aide des amants de ma mère une cuisine immense où s'entassaient toutes sortes d'appareils fabriqués à sa demande par des artisans complices: des machines à vapeur en bambou, des cuiseurs d'oeufs en pierre ponce, des fours à sel, des tournebroches pour grenouilles, des broyeurs de tomates qui séparaient la pulpe et les pépins, une batterie d'ustensiles propres à cuire à l'étouffée les mets les plus improbables, des séchoirs en batterie destinés à lyophiliser nos légumes, des hydrateurs de fruits, les couteaux les plus biscornus, des tranchoirs de toutes tailles, un alambic qui lui servait à faire de l'alcool de groseille, de poireau, de feuille d'impôt, etc. Cette dernière décoction alcoolisée, à base d'une marinade de rappels du fisc, l'enchantait particulièrement. L'ensemble était accroché au plafond à des poulies dont les filins formaient une vaste toile d'araignée. Que l'on se figure un laboratoire culinaire où s'activait ce passio

Ses invités prenaient place en bout de table, exécutaient les menus travaux. J'ai toujours vu à cette place quelques-uns de ses metteurs en scène, occupés à épépiner des groseilles ou écaillant les grosses carpes qu'allait pêcher Jeanine, notre femme de ménage, qui déplorait les pratiques de mon père.

– Non Monsieur Jardin, un rôti de veau ça se cuit dans un four!

Le plus étrange dans tout cela était que la cuisine du Zubial était excellente. Il tenait de sa mère un goût très sûr, mûri par une longue fréquentation des grands restaurants et servi par un palais éto

Un jour, le Zubial avait reçu un bout de crocodile marin, en provenance des îles Marquises, une grande queue qu'il ne savait comment cuisiner. C'était Jacques Brel qui la lui avait envoyée, accompagnée d'un mot elliptique: Tout se mange… Jacques.

Deux heures durant, nous téléphonâmes à quelques sommités de la bectance pour être éclairés par leur savoir qui, en l'espèce, se révéla nul. Aucun chef ne savait au juste comment traiter l'admirable queue du poète. Fallait-il la plonger dans l'eau bouillante? La frire? La découper en filets? Servir le crocodile avec une sauce batave, dite hollandaise? Ces instants où la marche à suivre était inco

Puis Brel mourut et jamais le Zubial n'osa manger la queue. Chaque fois que nous ouvrions le congélateur, il nous semblait que nous possédions un bout de la chair du poète qui gisait dans ce sarcophage glacial. À plusieurs reprises, ma mère voulut s'en séparer, au prétexte que cette viande sanguinolente était désormais impropre à la consommation. Le Zubial assenait invariablement que, si les mammouths étaient parvenus jusqu'à nous dans les glaces sibérie

Puis mon père mourut, lui aussi. Quand je revins pour la première fois à Verdelot, le spectacle de sa cuisine me fendit le cœur. Qui donc pourrait encore animer ce lieu surréaliste? À qui serviraient ces appareils à expérimentation culinaire? Alors, comme pour vaincre ce chagrin de mes quinze ans, je résolus de les employer une dernière fois pour cuisiner la queue de Brel.

Une matinée durant, nous avons joué, mes frères et moi, à concocter un ragoût de crocodile. Entre rires et larmes, nous fîmes fonctio

Tout le monde fut malade; je faillis y passer à mon tour, tant la chair du poète se révéla toxique. Mais que ne ferait-on pas pour que se perpétuent les liens qui nous font exister?

Dix-sept ans après sa disparition, que me reste-t-il du Zubial? Un seul objet: une raquette un peu particulière qu'il fabriqua lui-même, taillée dans une branche de pommier qui forme un cercle irrégulier. Le tamis en nylon qu'il improvisa a de ces vagues qui en rendent l'usage incertain. Ce cadeau étrange, à son image, le Zubial me l'offrit pour l'a

Craignait-il que l'âge de raison ne fût fatal à mes goûts trop perso

Aujourd'hui que je suis devenu un animal réglé par le quotidien, entravé par la crainte d'être totalement moi-même, je regarde cette raquette pour idées folles comme un programme dont l'ambition m'effraie. Comment n'eut-il pas lui-même la trouille d'être ce qu'il osait être? Comment parvint-il à ne jamais se borner?

Imaginez que vous êtes lui. Imaginez que vous vous do

Imaginez que la traversée de vos gouffres ne vous inspire plus que de la joie.

C'était tout cela être le Zubial.

Comment réussit-il à tenir quarante-six ans?

Pour faire un Zubial, il fallut une famille hors normes. Son père, Jean Jardin dit le Nain Jaune, fut un homme d'influence occulte. Toujours occupé à intriguer dans les salons privés de la vie politique, à infléchir la conduite des hommes en place, il gouverna assez peu l'éducation de ce fils turbulent, trop vite livré aux mains d'une mère excessive qui le vénérait.

Ma grand-mère, Simone Jardin dite Moutie par ses petits-enfants, est cause des dérèglements de notre famille. C'est elle l'écrivain véritable de notre tribu, bien qu'elle ne rédigeât jamais que sa correspondance. Moutie avait un style propre en tout – elle confectio

Le matin, l'inénarrable Madame Jardin mère décrochait rituellement son téléphone pour sonder ses fournisseurs sur leurs arrivages, jugeait superflu de se présenter et se faisait livrer ses viandes ou ses fioles, entendez un cachet d'aspirine; ses pluriels étaient son singulier, ses souhaits toujours exécutoires. Sa vision primait sur tout, ses désirs seuls définissaient le cadre du réel, qu'elle n'accepta jamais; elle le toléra parfois, sans toutefois s'y ajuster. En 1976, à la mort de son mari parato