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Ô sainte lumière, œil du jour d’or.

Cependant, la dame française m’observait avec une curiosité singulière et, bien que je me défendisse de la regarder plus qu’il n’était convenable, je sentais ses yeux sur moi. J’ai le don, paraît-il, de deviner les regards qui m’atteignent sans rencontrer les miens. Beaucoup de gens croient posséder aussi cette faculté mystérieuse; mais, en réalité il n’y a point de mystère, et nous sommes avertis par quelque indice si léger qu’il nous échappe. Il n’est pas impossible que j’aie vu les beaux yeux de cette dame reflétés dans les vitres de la fenêtre.

Quand je me retournai vers elle nos regards se rencontrèrent.

Une poule noire vint picorer dans la chambre mal balayée.

– Tu veux du pain, sorcière, dit la jeune femme en lui jetant des miettes qui restaient sur la table.

Je reco

– Excusez, madame, dis-je aussitôt. Bien qu’inco

– Vous me reco

– À mon dos, madame?

– Ah! vous avez entendu quand j’ai dit à mon mari que vous aviez le dos bon. Cela ne peut pas vous déplaire. Je serais désolée de vous avoir fâché.

– Vous m’avez flatté, au contraire, madame. Et votre observation me semble, tout au moins dans son principe, juste et profonde. La physionomie n’est pas que dans les traits du visage. Il y a des mains spirituelles et des mains sans imagination. Il y a des genoux hypocrites, des coudes égoïstes, des épaules arrogantes et de bons dos.

– C’est vrai, me dit-elle. Mais je vous reco

– Je ne crois pas avoir jamais eu l’heureuse fortune de vous rencontrer, madame, lui répondis-je. Je suis un vieux solitaire. J’ai passé ma vie sur des livres et n’ai guère voyagé. Vous l’avez vu à mon embarras, qui vous a fait pitié. Je regrette d’avoir mené une vie recluse et sédentaire. On apprend sans doute quelque chose dans les livres, mais on apprend beaucoup plus en voyant du pays.

– Vous êtes Parisien?

– Oui, madame. J’habite depuis quarante ans la même maison et je n’en sors guère. Il est vrai que cette maison est située sur le bord de la Seine, dans le lieu le plus illustre et le plus beau du monde. Je vois de ma fenêtre les Tuileries et le Louvre, le Pont-Neuf, les tours de Notre-Dame, les tourelles du Palais de justice et la flèche de la Sainte-Chapelle. Toutes ces pierres parlent: elles me content la prodigieuse histoire des Français.

À ce discours, la jeune femme semblait émerveillée.

– Votre appartement est sur le quai? me dit-elle vivement.

– Sur le quai Malaquais, lui répondis-je, au troisième étage, dans la maison du marchand de gravures. Je me nomme Sylvestre Bo

Elle me regarda avec une expression extraordinaire de surprise, d’intérêt, de mélancolie et d’attendrissement, et je ne pouvais concevoir qu’un si simple récit pût do

J’attendais qu’elle expliquât sa surprise, mais un colosse silencieux, doux et triste entra dans la salle.

– Mon mari, me dit-elle; le prince Trépof.

Et me désignant à lui:

– Monsieur Sylvestre Bo

Le prince salua des épaules. Il les avait hautes, larges et mornes.

– Ma chère amie, dit-il, je suis désolé de vous arracher à la conversation de M. Sylvestre Bo

Elle se leva, prit les roses que son hôte lui avait offertes et sortit de l’auberge. Je la suivis, tandis que le prince surveillait l’attelage des mules et éprouvait la solidité des sangles et des courroies. Demeurée sous la treille, elle me dit en souriant:

– Nous allons à Mello; c’est un horrible village à six lieues de Girgenti, et vous ne devineriez jamais pourquoi nous y allons. N’essayez pas. Nous allons chercher une boîte d’allumettes. Dimitri collectio

J’éprouvai (dois-je le dire?) quelque pitié sympathique pour ces opiniâtres collectio

– Vous savez maintenant, ajouta-t-elle, pourquoi nous voyageons dans cet affreux pays.

À ce coup, ma sympathie cessa et je ressentis quelque indignation.

– Ce pays n’est pas affreux, madame, répondis-je. Cette terre est une terre de gloire. La beauté est une si grande et si auguste chose, que des siècles de barbarie ne peuvent l’effacer à ce point qu’il n’en reste des vestiges adorables. La majesté de l’antique Cérès plane encore sur ces collines arides, et la Muse grecque, qui fit réso

À peine eus-je prononcé ces paroles que j’en sentis la sottise. «Bo

Elle me dit avec douceur:

– Dimitri s’e

Attendri par la misère morale de cette jolie perso

– Madame, lui dis-je, je vous plains de n’avoir point d’enfant. Si vous en aviez un, le but de votre vie vous apparaîtrait et vos pensées seraient en même temps plus graves et plus consolantes.

– J’ai un fils, me répondit-elle. Il est grand, mon Georges, c’est un homme: il a huit ans. Je l’aime autant que quand il était tout petit, mais ce n’est plus la même chose.

Elle me tendit une rose de sa gerbe, sourit et me dit en montant dans sa voiture:

– Vous ne pouvez pas savoir, monsieur Bo

Girgenti, même jour.

Je m’arrangeai de mon mieux dans ma lettica . La lettica est une voiture sans roues ou, si l’on veut, une litière, une chaise portée par deux mules, l’une à l’avant et l’autre à l’arrière. L’usage en est ancien. J’ai vu parfois de ces litières figurées dans des manuscrits du XIVe siècle. Je ne savais pas alors qu’une litière toute semblable me porterait un jour de Monte-Allegro à Girgenti. Il ne faut jurer de rien.

Trois heures durant, les mules firent so

Une odeur de rose, qui se fit mieux sentir vers le soir, me rappela madame Trépof. Vénus commençait à briller dans le ciel. Je songeais. Madame Trépof est une jolie perso