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– Mon cher enfant, excusez-moi de ne vous avoir pas reçu tout de suite. J’achevais un travail.
Je dis vrai: la méditation est un travail, mais Gélis ne l’entend pas ainsi; il croit qu’il s’agit d’archéologie, et me souhaite de terminer bientôt mon histoire des abbés de Saint-Germain-des-Prés. C’est seulement après m’avoir do
Et après un moment de silence, nous causons de l’École, des publications nouvelles et du progrès des sciences historiques. Nous entrons dans les généralités. Les généralités sont d’une grande ressource. J’essaie d’inculquer à Gélis un peu de respect pour la génération d’historiens à laquelle j’appartiens. Je lui dis:
– L’histoire, qui était un art et qui comportait toutes les fantaisies de l’imagination, est devenue de notre temps une science à laquelle il faut procéder avec une rigoureuse méthode.
Gélis me demande la permission de n’être pas de mon avis. Il me déclare qu’il ne croit pas que l’histoire soit ni devie
– Et d’abord, me dit-il, qu’est-ce que l’histoire? La représentation écrite des événements passés. Mais qu’est-ce qu’un événement? Est-ce un fait quelconque? Non pas! me dites-vous, c’est un fait notable. Or, comment l’historien juge-t-il qu’un fait est notable ou non? Il en juge arbitrairement, selon son goût et son caprice, à son idée, en artiste enfin! car les faits ne se divisent pas, de leur propre nature, en faits historiques et en faits non historiques. D’ailleurs un fait est quelque chose d’extrêmement complexe. L’historien représentera-t-il les faits dans leur complexité? Non, cela est impossible. Il les représentera dénués de la plupart des particularités qui les constituent, par conséquent tronqués, mutilés, différents de ce qu’ils furent. Quant au rapport des faits entre eux, n’en parlons pas. Si un fait dit historique est amené, ce qui est possible, par un ou plusieurs faits non historiques et, comme tels, inco
M. Gélis me rappelle en ce moment certain jeune fou que j’entendis un certain jour discourir à tort et à travers dans le jardin du Luxembourg, sous la statue de Marguerite de Navarre. Et voici qu’à un tournant de la conversation, nous nous rencontrons nez à nez avec Walter Scott, à qui mon jeune dédaigneux trouve un air rococo, troubadour et «dessus de pendule». Ce sont ses propres expressions.
– Mais, dis-je, en m’échauffant pour la défense du père magnifique de Lucy et de la Jolie fille de Perth , tout le passé vit dans ses admirables romans; c’est de l’histoire, c’est de l’épopée!
– C’est de la friperie, me répond Gélis.
Et croiriez-vous que cet enfant insensé m’affirme qu’on ne peut, si savant qu’on soit, se figurer précisément comment les hommes vivaient il y a cinq ou dix siècles, puisque ce n’est qu’à grand-peine qu’on se les figure à peu près comme ils étaient il y a dix ou quinze ans? Pour lui le poème historique, le roman historique, la peinture d’histoire sont des genres abominablement faux!
– Dans tous les arts, ajoute-t-il, l’artiste ne peint que son âme; son œuvre, quel qu’en soit le costume, est sa contemporaine par l’esprit. Qu’admirons-nous dans la Divine Comédie , sinon la grande âme de Dante? et les marbres de Michel-Ange, que nous représentent-ils d’extraordinaire, sinon Michel-Ange lui-même? Artiste, on do
Que de paradoxes et d’irrévérences! mais les audaces ne me déplaisent pas dans un jeune homme. Gélis se lève et se rassied; je sais bien ce qui l’occupe et qui il attend. Le voici qui me parle des quinze cents francs qu’il gagne, auxquels il convient d’ajouter une petite rente de deux mille francs qu’il tient d’héritage. Je ne suis pas dupe de ses confidences. Je sais bien qu’il me fait ses petits comptes afin que je sache qu’il est un homme établi, rangé, casé, renté, pour tout dire: bon à marier. C. q. f. d., comme disent les géomètres.
Il s’est levé et rassis vingt fois. Il se lève une vingt et unième fois et, comme il n’a pas vu Jea
Sitôt qu’il est parti, Jea
Oui! caresse ce stupide animal! plains-le! gémis sur lui! On sait, petite perfide, où vont vos soupirs et ce qui cause vos plaintes.
Cela fait un tableau que je contemple longtemps; puis, ayant jeté un regard sur ma bibliothèque:
– Jea
20 septembre.
C’en est fait: ils sont fiancés. Gélis, qui est orphelin, comme Jea
– À tort ou à raison (à tort, selon moi) Gélis ne tient pas à la dot; il prend votre pupille avec sa chemise. Dites: oui, et l’affaire est faite. Dépêchez-vous, je voudrais vous montrer deux ou trois jetons de Lorraine assez curieux et que vous ne co
C’est littéralement ce qu’il m’a dit. Je lui répondis que je consulterais Jea
La dot, la voilà! C’est ma bibliothèque. Henri et Jea
J’ai consulté Jea
Il ne va ni à mon caractère ni à ma figure d’épier ces deux jeunes gens pour noter ensuite leurs paroles et leurs gestes. Noli me tangere . C’est le mot des belles amours. Je sais mon devoir: il est de respecter le secret de cette âme i
D’ailleurs, je ne me croise pas les bras et, s’ils ont leurs affaires, j’ai les mie
Ce gros volume qui m’a tant servi depuis trente ans, puis-je le quitter sans les égards qu’on doit à un bon serviteur? Et celui-ci, qui m’a réconforté par sa saine doctrine, ne dois-je point le saluer une dernière fois, comme un maître? Mais chaque fois que je rencontre un volume qui m’a induit en erreur, qui m’a affligé par ses fausses dates, lacunes, mensonges et autres pestes de l’archéologue:
– Va! lui dis-je avec une joie amère, va! imposteur, traître, faux témoin, fuis loin de moi, vado retro , et puisses-tu, indûment couvert d’or, grâce à ta réputation usurpée et à ton bel habit de maroquin, entrer dans la vitrine de quelque agent de change bibliomane, que tu ne pourras séduire comme tu m’as séduit, puisqu’il ne te lira jamais.
Je mettais à part, pour les garder toujours, les livres qui m’ont été do
Puissances de l’ombre, fantômes de la nuit, si, vous attardant chez moi après le chant du coq, vous me vîtes alors me glisser sur la pointe des pieds dans la cité des livres, vous ne vous écriâtes certainement pas, comme madame Trépof à Naples: «Ce vieillard a un bon dos!» J’entrais; Ha