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La commande de cette carte attira sur lui les regards d'une jeune perso
– Deux gibelottes, mâtin! dit-elle tout bas à la fille qui servait le garçon, voilà un jeune homme qui se nourrit bien. Combien dois-je, Adèle?
– Quatre d'artichaut, quatre de demi-tasse et un sou de pain. Ça nous fait neuf sous.
– Voilà, dit la cantatrice, et elle sortit en fredo
Cet amour que Dieu me do
– Tiens, elle do
– Elle le do
– C'est un acide violent, en effet, ajouta le perso
Schaunard examina attentivement ce particulier, qui lui jetait ainsi des hameçons à la causerie. Le regard fixe de ses grands yeux bleus, qui semblaient toujours chercher quelque chose, do
– Eh bien! s'écria tout à coup Schaunard en frappant sur son verre avec son couteau, et ma gibelotte?
– Monsieur, répondit la fille, qui arriva avec une assiette à la main, il n'y en a plus; voici la dernière, et c'est monsieur qui l'a demandée, ajouta-t-elle en déposant le plat en face de l'homme aux bouquins.
– Sacrebleu! s'écria Schaunard.
Et il y avait tant de désappointement mélancolique dans ce: sacrebleu! Que l'homme aux bouquins en fut touché intérieurement. Il détourna le rempart de livres qui s'élevait entre lui et Schaunard; et, mettant l'assiette entre eux deux, il lui dit avec les plus douces cordes de sa voix:
– Monsieur, oserais-je vous prier de partager ce mets avec moi?
– Monsieur, répondit Schaunard, je ne veux pas vous priver.
– Vous me priverez donc du plaisir de vous être agréable?
– S'il en est ainsi, monsieur… et Schaunard avança son assiette.
– Permettez-moi de ne pas vous offrir la tête, dit l'étranger.
– Ah! Monsieur, s'écria Schaunard, je ne souffrirai pas.
Mais en ramenant son assiette vers lui il s'aperçut que l'étranger lui avait justement servi la portion qu'il disait vouloir garder pour lui.
– Eh bien! Qu'est-ce qu'il me chante, alors, avec sa politesse? Grogna Schaunard en lui-même.
– Si la tête est la plus noble partie de l'homme, dit l'étranger, c'est la partie la plus désagréable du lapin. Aussi avons-nous beaucoup de perso
– Alors, dit Schaunard, je regrette vivement que vous vous soyez privé pour moi.
– Comment?… pardon, fit l'homme aux bouquins, c'est moi qui ai gardé la tête. J'ai même eu l'ho
– Permettez, dit Schaunard en lui mettant son assiette sous le nez. Qu'est-ce que c'est que ce morceau-là?
– Juste ciel! Que vois-je! ô dieux! Encore une tête! C'est un lapin bicéphale! s'écria l'étranger.
– Bicé… dit Schaunard.
– …phale. Ça vient du grec. Au fait, M. De Buffon, qui mettait des manchettes, cite des exemples de cette singularité. Eh bien, ma foi! Je ne suis pas fâché d'avoir mangé du phénomène.
Grâce à cet incident, la conversation était définitivement engagée. Schaunard, qui ne voulait pas rester en reste de politesse, demanda un litre de supplément. L'homme aux bouquins en fit venir un autre. Schaunard offrit de la salade, l'homme aux bouquins offrit du dessert. À huit heures du soir, il y avait six litres vides sur la table. En causant, la franchise, arrosée par les libations du petit bleu, les avait poussés l'un l'autre à se faire leur biographie, et ils se co
Le peu d'argent qu'il gagnait à courir ainsi le cachet, Colline le dépensait en achats de bouquins. Son paletot noisette était co
Ils sortirent de chez la Mère Cadet à neuf heures du soir, passablement gris tous les deux, et ayant la démarche de gens qui vie
Colline offrit le café à Schaunard, et celui-ci accepta à la condition qu'il se chargerait des alcools. Ils montèrent dans un café situé rue Saint-Germain-L'Auxerrois, et portant l'enseigne de Momus , dieu des jeux et des ris.
Au moment où ils entraient dans l'estaminet, une discussion très-vive venait de s'engager entre deux habitués de l'endroit. L'un d'eux était un jeune homme, dont la figure se perdait au fond d'un énorme buisson de barbe multicolore. Comme une antithèse à cette abondance de poil mento
Schaunard avait remarqué que son nouvel ami Colline et le jeune homme à grande barbe s'étaient salués.
– Vous co
– Pas absolument, répondit celui-ci; seulement je le rencontre quelquefois à la bibliothèque. Je crois que c'est un homme de lettres.
– Il en a l'habit, du moins, répliqua Schaunard. Le perso
– Monsieur Rodolphe! s'écriait-il avec un organe d'eunuque, en secouant le jeune homme qu'il avait empoigné par un bouton de son habit, voulez-vous que je vous dise mon opinion? Eh bien, tous les journaux, ça ne sert à rien. Tenez, une supposition: je suis un père de famille, moi, n'est-ce pas?… bon… Je viens faire ma partie de dominos au café. Suivez bien mon raiso
– Allez, allez, dit Rodolphe.
– Eh bien, continua le père Mouton, en scandant chacune de ses phrases par un coup de poing qui faisait frémir les chopes et les verres placés sur la table. Eh bien, je tombe sur les journaux, bon… qu'est-ce que je vois? L'un qui dit blanc, l'autre qui dit noir, et pata ti et pata ta. Qu'est-ce que ça me fait à moi? Je suis un bon père de famille qui vient pour faire…
– Sa partie de dominos, dit Rodolphe.
– Tous les soirs, continua M. Mouton. Eh bien, une supposition: vous comprenez…
– Très-bien! dit Rodolphe.
– Je lis un article qui n'est pas de mon opinion. Ça me met en colère, et je me mange les sangs, parce que, voyez-vous, Monsieur Rodolphe, tous les journaux, c'est des menteries. Oui, des menteries! hurla-t-il dans son fausset le plus aigu, et les journalistes sont des brigands, des folliculaires.
– Cependant, Monsieur Mouton…
– Oui, des brigands, continua l'employé. C'est eux qui sont cause des malheurs de tout le monde; ils ont fait la révolution et les assignats; à preuve Murat.
– Pardon, dit Rodolphe, vous voulez dire Marat.
– Mais non, mais non, reprit M. Mouton; Murat, puisque j'ai vu son enterrement quand j'étais petit…
– Je vous assure…
– Même qu'on a fait une pièce au cirque, là.
– Eh bien, précisément, dit Rodolphe; c'est Murat.