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XXI ROMÉO ET JULIETTE
Mis comme une gravure de son journal l'Écharpe d'Iris , ganté, verni, rasé, frisé, la moustache en crocs, le stick en main, le monocle à l'œil, épanoui, rajeuni, tout à fait joli: tel on eût pu voir, un soir du mois de novembre, notre ami le poëte Rodolphe, qui, arrêté sur le boulevard, attendait une voiture pour se faire reconduire chez lui.
Rodolphe attendant une voiture? Quel cataclysme était donc tout à coup survenu dans sa vie privée?
– À cette même heure où le poëte, transformé, tortillait sa moustache, mâchait entre ses dents un énorme régalia, et charmait le regard des belles, un sien ami passait aussi sur le même boulevard. C'était le philosophe Gustave Colline. Rodolphe l'aperçut venir et le reco
Comme il s'avançait vers l'endroit où Rodolphe était arrêté, Colline crut un instant le reco
– Rodolphe ganté, avec une ca
Et Colline était si enchanté de son déplorable jeu de mots, qu'il se serait volontiers crié bis … si la voix grave de la philosophie ne s'était intérieurement réveillée en lui, et n'avait mis un énergique holà à cette débauche d'esprit.
Cependant, comme il était arrêté près de Rodolphe, Colline fut bien forcé de se rendre à l'évidence; c'était bien Rodolphe, frisé, ganté, avec une ca
– Eh! eh! parbleu, dit Colline, je ne me trompe pas, c'est bien toi, j'en suis sûr.
– Et moi aussi, répondit Rodolphe.
Et Colline se mit à considérer son ami, en do
– Allons, dit Rodolphe à son ami, je vois distinctement la curiosité de ton esprit qui se met à la fenêtre de tes yeux; je vais te satisfaire; seulement, quittons la voie publique, il fait un froid qui gèlerait tes interrogations et mes réponses.
Et tous deux entrèrent dans un café.
Les yeux de Colline ne quittaient point l'échelle de corde, non plus que la cage où le petit oiseau, réchauffé par l'atmosphère du café, se mit à chanter dans une langue inco
– Enfin, dit le philosophe en montrant l'échelle, qu'est-ce que c'est que ça?
– C'est un trait d'union entre ma bo
– Et ça? dit Colline en indiquant l'oiseau.
– Ça, fit le poëte, dont la voix devenait douce comme le chant de la brise, c'est une horloge.
– Parle-moi donc sans paraboles, en vile prose, mais correctement.
– Soit. As-tu lu Shakspeare?
– Si je l'ai lu! To be or not be . C'était un grand philosophe… Oui, je l'ai lu.
– Te souviens-tu de Roméo et Juliette ?
– Si je m'en souviens! dit Colline. Et il se mit à réciter:
Non, ce n'est pas le jour, ce n'est pas l'alouette,
Dont les chants ont frappé ton oreille inquiète,
Non, c'est le rossignol…
Parbleu! Oui, je m'en souviens. Mais après?
– Comment! dit Rodolphe en montrant l'échelle et l'oiseau, tu ne comprends pas? Voilà le poëme: je suis amoureux, mon cher, amoureux d'une femme qui s'appelle Juliette.
– Eh bien, après? continua Colline impatienté.
– Voilà: ma nouvelle idole s'appelant Juliette, j'ai conçu un plan, c'est de refaire avec elle le drame de Shakspeare. D'abord, je ne m'appelle plus Rodolphe, je me nomme Roméo Montaigu , et tu m'obligeras de ne pas m'appeler autrement. Au surplus, pour que tout le monde le sache, j'ai fait graver des nouvelles cartes de visite. Mais ce n'est pas tout, je vais profiter de ce que nous ne sommes pas dans le carnaval pour m'habiller en pourpoint de velours et porter une épée.
– Pour tuer Tybald? dit Colline.
– Absolument, continua Rodolphe. Enfin, cette échelle que tu vois doit me servir pour entrer chez ma maîtresse, qui se trouve précisément posséder un balcon.
– Mais l'oiseau, l'oiseau? dit l'obstiné Colline.
– Eh! parbleu, cet oiseau, qui est un pigeon, doit jouer le rôle du rossignol, et indiquer, chaque matin, le moment précis où, prêt à quitter ses bras adorés, ma maîtresse m'embrassera par le cou et me dira de sa voix douce, absolument comme dans la scène du balcon: Non, ce n'est pas le jour, ce n'est pas l'alouette… c'est-à-dire non, il n'est pas encore onze heures, il y a de la boue dans la rue, ne t'en va pas, nous sommes si bien ici. Afin de compléter l'imitation, je tâcherai de me procurer une nourrice, pour la mettre aux ordres de ma bien-aimée; et j'espère que l'almanach sera assez bon pour m'octroyer de temps en temps un petit clair de lune, alors que j'escaladerai le balcon de ma Juliette. Que dis-tu de mon projet, philosophe?
– C'est joli comme tout, fit Colline; mais pourrais-tu m'expliquer aussi le mystère de cette superbe enveloppe qui te rend méco
Rodolphe ne répondit pas, mais il fit signe à un garçon de café et lui jeta négligemment un louis en disant:
– Payez-vous!
Puis il frappa sur son gousset, qui se mit à chanter.
– Tu as donc un clocher dans tes poches, que ça so
– Quelques louis seulement.
– Des louis en or? dit Colline d'une voix étranglée par l'éto
Ceci se passait dans la semaine qui avait suivi la seconde rupture des amours de Rodolphe avec Mademoiselle Mimi. Accompagné de son ami Marcel, le poëte, quand il eut rompu avec sa maîtresse, éprouva le besoin de changer d'air et de milieu, et quitta le noir hôtel garni, dont le propriétaire le vit partir sans trop de regrets ainsi que Marcel. Tous deux, comme nous l'avons déjà dit, allèrent chercher gîte ailleurs, et arrêtèrent deux chambres dans la même maison et sur le même carré. La chambre choisie par Rodolphe était incomparablement plus confortable qu'aucune de celles qu'il eût habitées jusque-là. On y remarquait des meubles presque sérieux; surtout un canapé en étoffe rouge devant imiter le velours, laquelle étoffe n'observait aucunement le proverbe: «Fais ce que dois.»
Il y avait aussi, sur la cheminée, deux vases en porcelaine avec des fleurs, au milieu une pendule en albâtre avec des agréments affreux. Rodolphe mit les vases dans une armoire; et comme le propriétaire était venu pour monter la pendule arrêtée, le poëte le pria de n'en rien faire.
– Je consens à laisser la pendule sur la cheminée, dit-il, mais seulement comme objet d'art; elle marque minuit, c'est une belle heure, qu'elle s'y tie
Et tout en monologuant ainsi, il examinait sa nouvelle demeure et se sentait agité par cette secrète inquiétude qu'on éprouve presque toujours en entrant dans un nouveau logement.
– Je l'ai remarqué, pensait-il, les lieux que nous habitons exercent une influence mystérieuse sur nos pensées, et par conséquent sur nos actions. Cette chambre est froide et silencieuse comme un tombeau. Si jamais la gaieté chante ici, c'est qu'on l'amènera du dehors; et encore elle n'y restera pas longtemps, car les éclats de rire mourraient sans échos sous ce plafond bas, froid et blanc comme un ciel de neige. Hélas! quelle sera ma vie entre ces quatre murs?
Cependant, peu de jours après, cette chambre si triste était pleine de clartés et réso