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IX LES VIOLETTES DU PÔLE
En ce temps-là, Rodolphe était très-amoureux de sa cousine Angèle, qui ne pouvait pas le souffrir, et le thermomètre de l'ingénieur Chevalier marquait douze degrés au-dessous de zéro.
Mademoiselle Angèle était la fille de M. Monetti, le poêlier-fumiste dont nous avons eu occasion de parler déjà. Mademoiselle Angèle avait dix-huit ans, et arrivait de la Bourgogne, où elle avait passé cinq a
Rodolphe, tout heureux de l'amabilité de sa cousine, gambadait et chanto
– Diable! dit Rodolphe, dix francs, et rien que huit jours devant moi pour trouver ce million. Il y aura du tirage; mais c'est égal, ma cousine aura son bouquet. J'ai mon idée.
Cette aventure se passait au temps de la genèse littéraire de Rodolphe. Il n'avait alors d'autre revenu qu'une pension de quinze francs par mois qui lui était faite par un de ses amis, un grand poëte qui, après un long séjour à Paris, était devenu, à l'aide de protections, maître d'école en province. Rodolphe, qui avait eu la prodigalité pour marraine, dépensait toujours sa pension en quatre jours; et, comme il ne voulait pas abando
On était donc au mois de janvier, et le thermomètre, qui marquait douze degrés au quai des lunettes, en aurait marqué deux ou trois de plus s'il avait été transporté dans le belvédère que Rodolphe avait surnommé le mont Saint-Bernard, le Spitzberg , la Sibérie .
Le soir où il avait promis des violettes blanches à sa cousine, Rodolphe fut pris d'une grande colère en rentrant chez lui: les quatre vents cardinaux avaient encore cassé un carreau en jouant aux quatre coins dans la chambre. C'était le troisième dégât de ce genre depuis quinze jours. Aussi Rodolphe s'emporta en imprécations furibondes contre Éole et toute sa famille le brise-tout. Après avoir bouché cette brèche nouvelle avec un portrait d'un de ses amis, Rodolphe se coucha tout habillé entre les deux planches cardées qu'il appelait ses matelas, et toute la nuit il rêva violettes blanches.
Au bout de cinq jours, Rodolphe n'avait encore trouvé aucun moyen qui pût l'aider à réaliser son rêve, et c'était le surlendemain qu'il devait do
Un matin, Rodolphe alla à tout hasard demander à déjeuner à son ami, le peintre Marcel, et il le trouva en conversation avec une femme en deuil. C'était une veuve du quartier; elle avait perdu son mari récemment, et elle venait demander combien on lui prendrai pour peindre sur le tombeau qu'elle avait fait élever au défunt une main d'homme , au-dessous de laquelle on écrirait:
JE T'ATTENDS, MON ÉPOUSE CHÉRIE.
Pour obtenir le travail à meilleur compte, elle fit même observer à l'artiste qu'à l'époque où Dieu l'enverrait rejoindre son époux il aurait à peindre une seconde main, sa main à elle, ornée d'un bracelet, avec une nouvelle légende qui serait ainsi conçue:
NOUS VOILÀ DONC ENFIN RÉUNIS…
– Je mettrai cette clause dans mon testament, disait la veuve, et j'exigerai que ce soit à vous que la besogne soit confiée.
– Puisque c'est ainsi, madame, répondit l'artiste, j'accepte le prix que vous me proposez… mais c'est dans l'espérance de la poignée de main . N'allez pas m'oublier dans votre testament.
– Je désirerais que vous me do
– Elle sera parlante, madame, soyez tranquille, fit Marcel en reconduisant la veuve. Mais, au moment de sortir, celle-ci revint sur ses pas.
– J'ai encore un renseignement à vous demander, monsieur le peintre; je voudrais faire écrire sur la tombe de mon mari une machine en vers, où on raconterait sa bo
– C'est très-distingué, on appelle ça une épitaphe, c'est très-distingué!
– Vous ne co
Ici Rodolphe lança un coup d'œil à Marcel, qui comprit sur-le-champ.
– Madame, dit l'artiste en désignant Rodolphe, un hasard heureux a amené ici la perso
– Je tiendrais à ce que ce soit très-triste, dit la veuve, et que l'orthographe fût bien mise.
– Madame, répondit Marcel, mon ami sait l'orthographe sur le bout du doigt: au collége, il avait tous les prix.
– Tiens, dit la veuve, mon neveu a eu aussi un prix; il n'a pourtant que sept ans.
– C'est un enfant bien précoce, répliqua Marcel.
– Mais, dit la veuve en insistant, monsieur sait-il faire des vers tristes?
– Mieux que perso
– Comment! s'écria la veuve, on parle de lui dans les journaux! Alors, il est bien aussi savant que M. Guérin, l'écrivain public.
– Oh! Bien plus! Adressez-vous à lui, madame, vous ne vous en repentirez pas.
Après avoir expliqué au poëte le sens de l'inscription en vers qu'elle voulait faire mettre sur la tombe de son mari, la veuve convint de do
– Ô bo
– Je m'y oppose, s'écria Marcel.
– C'est vrai, dit Rodolphe, j'oubliais que tu as encore sa main à peindre après sa mort, et qu'une pareille longévité te ferait perdre de l'argent. Et il leva les mains en disant: ciel n'exaucez pas ma prière! Ah! J'ai une fière chance d'être venu ici, ajouta-t-il.
– Au fait, qu'est-ce que tu me voulais? dit Marcel.
– J'y resonge, et maintenant surtout que je suis forcé de passer la nuit pour faire cette poésie, je ne puis me dispenser de ce que je venais de demander: 1º à dîner; 2º du tabac, de la chandelle; et 3º ton costume d'ours blanc.
– Est-ce que tu vas au bal masqué? C'est ce soir le premier, en effet.
– Non; mais tel que tu me vois, je suis aussi gelé que la grande armée pendant la retraite de Russie. Certainement mon paletot de lasting vert et mon pantalon en mérinos écossais sont très-jolis; mais c'est trop printanier, et bon pour habiter sous l'équateur; lorsqu'on demeure sous le pôle, comme moi, un costume d'ours blanc est plus convenable, je dirai même plus, il est exigible.