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VI – UN CHEF DE PARTI

Bernard de Mergy, de retour dans son humble auberge, jeta tristement les yeux sur son ameublement usé et terni. Quand il compara dans son esprit les murs de sa chambre, autrefois blanchis à la chaux, maintenant enfumés et noircis, avec les brillantes tentures de soie de l’appartement qu’il venait de quitter; quand il se rappela cette jolie madone peinte, et qu’il ne vit sur la muraille devant lui qu’une vieille image de saint, alors une idée assez vile entra dans son âme. Ce luxe, cette élégance, les faveurs des dames, les bo

Ces pensées, qui se reproduisaient sous toutes les formes et comme malgré lui, l’obsédaient, tout en lui inspirant du dégoût. Il prit une Bible de Genève, qui avait appartenu à sa mère, et lut pendant quelque temps. Plus calme alors, il posa le livre, et, avant de fermer les yeux, il fit en lui-même le serment de vivre et de mourir dans la religion de ses pères.

Malgré sa lecture et son serment, ses rêves se ressentirent des aventures de la journée. Il rêva de rideaux de soie de pourpre, de vaisselle d’or; puis les tables étaient renversées, les épées brillaient et le sang coulait avec le vin. Puis la madone peinte s’animait; elle sortait de son cadre et dansait devant lui. Il cherchait à fixer ses traits dans sa mémoire, et alors seulement il s’apercevait qu’elle portait un masque noir. Mais ses yeux bleu foncé et ces deux lignes de peau blanche qui perçaient à travers les ouvertures du masque!… Les cordons du masque tombaient, une figure céleste apparaissait, mais sans contours fixes; c’était comme l’image d’une nymphe dans une eau troublée. Involontairement il baissait les yeux, bien vite il les relevait, et ne voyait plus que le terrible Comminges, une épée sanglante à la main.

Il se leva de bo

Il trouva la cour de l’hôtel encombrée de valets et de chevaux, parmi lesquels il eut de la peine à se frayer un passage jusqu’à une vaste antichambre remplie d’écuyers et de pages, qui, bien qu’ils n’eussent d’autres armes que leurs épées, ne laissaient pas de former une garde imposante autour de l’Amiral. Un huissier en habit noir, jetant les yeux sur le collet de dentelle de Mergy et sur une chaîne d’or que son frère lui avait prêtée, ne fit aucune difficulté de l’introduire sur-le-champ dans la galerie où se trouvait son maître.

Des seigneurs, des gentilshommes, des ministres de l’Évangile, au nombre de plus de quarante perso

À la vue de ce grand homme qui, pour ses coreligio

– C’est de mon vieux camarade le baron de Mergy, dit-il, et vous lui ressemblez tellement, jeune homme, qu’il faut que vous soyez son fils.

– Monsieur, mon père aurait désiré que son grand âge lui eût permis de venir lui-même vous présenter ses respects.

– Messieurs, dit Coligny après avoir lu la lettre et se tournant vers les perso

Aussitôt Mergy reçut à la fois vingt accolades et autant d’offres de service.

– Avez-vous déjà fait la guerre, Bernard, mon ami? demanda l’Amiral. Avez-vous jamais entendu le bruit des arquebusades?

Mergy répondit en rougissant qu’il n’avait pas encore eu le bonheur de combattre pour la religion.

– Félicitez-vous plutôt, jeune homme, de n’avoir pas été forcé de répandre le sang de vos concitoyens, dit Coligny d’un ton grave; grâce à Dieu, ajouta-t-il avec un soupir, la guerre civile est terminée! la religion respire, et, plus heureux que nous, vous ne tirerez votre épée que contre les e

Puis, mettant la main sur l’épaule du jeune homme:

– J’en suis sûr, vous ne démentirez pas le sang dont vous sortez. Selon l’intention de votre père, vous servirez d’abord avec mes gentilshommes; et quand nous rencontrerons les Espagnols, prenez-leur un étendard, et aussitôt vous aurez une cornette dans mon régiment.

– Je vous jure, s’écria Mergy d’un ton résolu, qu’à la première rencontre je serai cornette, ou bien mon père n’aura plus de fils!

– Bien, mon brave garçon, tu parles comme parlait ton père.

Puis il appela son intendant.

– Voici mon intendant maître Samuel; et, si tu as besoin d’argent pour t’équiper, tu t’adresseras à lui.

L’intendant s’inclina devant Mergy, qui se hâta de faire ses remerciements et de refuser.

– Mon père et mon frère, dit-il, pourvoient amplement à mon entretien.

– Votre frère?… C’est le capitaine George Mergy qui, depuis les premières guerres, a abjuré sa religion?

Mergy baissa tristement la tête; ses lèvres remuèrent, mais on n’entendit pas sa réponse.

– C’est un brave soldat, continua l’Amiral; mais qu’est-ce que le courage sans la crainte de Dieu? Jeune homme, vous avez dans votre famille un modèle à suivre et un exemple à éviter.

– Je tâcherai d’imiter les actions glorieuses de mon frère… et non son changement.

– Allons, Bernard, venez me voir souvent, et faites état de moi comme d’un ami. Vous n’êtes pas ici en trop bon lieu pour les mœurs, mais j’espère vous en tirer bientôt pour vous mener là où il y aura de la gloire à gagner.

Mergy s’inclina respectueusement et se retira dans le cercle qui entourait l’Amiral.

– Messieurs, dit Coligny reprenant la conversation que l’arrivée de Mergy avait interrompue, je reçois de tous côtés de bo

– Ceux de Toulouse ne le sont point, dit un vieux ministre à la physionomie sombre et fanatique.

– Vous vous trompez, Monsieur. La nouvelle m’en est parvenue à l’instant. De plus, la chambre mi-partie [42] est déjà établie à Toulouse. Chaque jour Sa Majesté nous prouve que la justice est la même pour tous.

Le vieux ministre secoua la tête d’un air incrédule.

Un vieillard à barbe blanche, et vêtu de velours noir, s’écria:

– Sa justice est la même, oui! les Châtillon, les Montmorency et les Guise tous ensemble, Charles et sa digne mère voudraient les abattre tous d’un seul coup.

– Parlez plus respectueusement du roi, Mr de Bonissan, dit Coligny d’un ton sévère. Oublions, oublions enfin de vieilles rancunes. Que l’on ne dise pas que les catholiques pratiquent mieux que nous le divin précepte de l’oubli des injures.

– Par les os de mon père! cela leur est plus facile qu’à nous, murmura Bonissan. Vingt-trois de mes proches martyrisés ne sortent pas si aisément de ma mémoire.

Il parlait ainsi avec aigreur, quand un vieillard fort cassé, d’une mine repoussante, et enveloppé dans un manteau gris tout usé, entra dans la galerie, fendit la presse [43] et remit un papier cacheté à Coligny.

[41] Son frère.

[42] Par le traité qui termina la troisième guerre civile, on avait établi dans plusieurs parlements des chambres de justice dont la moitié des conseillers professaient la religion calviniste. Ils devaient co

[43] Multitude de perso