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– Je ne le sais pas moi-même. Quelque chose d’inconscient sûrement: chaque fois que je le croise dans la rue, j’ai envie de descendre du trottoir et de m’agenouiller comme devant un prêtre qui porte le saint sacrement. Voyez-vous, maître Pernath, voilà un homme dont chaque atome est l’antidote de Wassertrum. Les chrétiens du quartier, mal informés dans son cas comme dans tous les autres, le pre
Je l’interrompis, horrifié.
– Pauvre?
– Oui, plus encore que moi si la chose est possible. Je crois bien qu’il ne co
Nous descendîmes ensemble l’escalier.
– Croyez-vous qu’il existe encore des cabalistes de nos jours, croyez-vous même qu’il y ait quelque vérité dans la Cabale? lui demandai-je, et j’attendis, tendu, sa réponse. Mais il sembla ne pas avoir entendu. Je répétai ma question.
Il se détourna précipitamment et montrant du doigt une porte faite de morceaux de caisses clouées ensemble:
– Vous avez là de nouveaux locataires, une famille juive, mais pauvre: le musicien toqué Nephtali Schaffraneck avec sa fille, son gendre et ses petits-enfants. Quand la nuit tombe et qu’il est seul avec les fillettes, sa crise le prend: il les attache par les pouces pour qu’elles ne puissent pas se sauver, il les enferme dans une vieille cage à poules et il leur apprend le «ramage» comme il dit, pour qu’elles puissent gagner seules leur vie par la suite – c’est-à-dire qu’il leur serine les paroles les plus extravagantes qui existent, des textes allemands, des lambeaux qu’il a ramassés on ne sait où et que, dans les ténèbres de son âme, il prend pour des hymnes de bataille prussiens, ou quelque chose de ce genre.
De fait, une musique étrange filtrait doucement sur le palier. Un archet grattait, effroyablement haut et sans cesse sur le même ton, les contours d’une rengaine des rues et deux voix d’enfants, grêles comme des fils, le suivaient:
Madame Pick,
Madame Hock,
Madame Kle-pe-tarsch,
Elles se rassemblent de partout
Et jacassent sur tout…
Folie et comique mêlés. J’éclatai de rire malgré moi.
«Le gendre de Schaffraneck – sa femme vend du jus de concombre au verre sur le marché des œufs – court toute la journée dans les bureaux, continua Charousek féroce, pour quémander de vieux timbres. Ensuite, il les trie et quand il en trouve qui n’ont été oblitérés que sur le bord, il les ajuste les uns sur les autres, les découpe, recolle les moitiés intactes et les revend comme neufs. Au début son petit commerce était florissant et il arrivait souvent à se faire presque un gulden par jour, mais la grosse industrie juive de Prague a fini par éventer la mèche, et maintenant elle le fait elle-même. En enlevant la crème, bien entendu.
– Est-ce que vous soulageriez des misères, Charousek, si vous aviez de l’argent de reste? demandai-je très vite. Nous étions arrivés devant la porte de Hillel et j’y frappai.
– Me jugez-vous assez vil pour penser que je ne le ferais pas? répliqua-t-il, déconcerté.
Les pas de Mirjam s’approchaient; j’attendis qu’elle eût la main sur la poignée et enfonçai très vite le billet dans la poche de l’étudiant.
– Non, monsieur Charousek, c’est moi que vous pourriez juger vil si je négligeais de le faire.
Avant qu’il eût pu répondre, je lui avais serré la main, et je m’étais engouffré derrière la porte. Pendant que Mirjam me souhaitait la bienvenue, je tendais l’oreille pour savoir ce qu’il allait faire. Il demeura un instant immobile, laissa échapper un léger sanglot, puis descendit lentement l’escalier, d’un pas tâto
C’était la première fois que j’entrais dans la chambre de Hillel. Elle était nue comme une prison, le sol méticuleusement propre, saupoudré de sable blanc. Aucun meuble à part deux chaises, une table et une commode. À gauche et à droite, un piédestal de bois contre le mur. Mirjam s’assit en face de moi à la fenêtre, tandis que je pétrissais ma cire.
– Il faut donc avoir un visage devant soi pour saisir la ressemblance? demanda-t-elle timidement, afin de rompre le silence.
Gênés, nous évitions de nous regarder. Elle ne savait où poser les yeux tant elle était honteuse de cette chambre misérable et moi les joues me brûlaient à la pensée que je ne m’étais jamais soucié jusqu’alors de savoir comment elle vivait avec son père.
Mais enfin, il fallait bien répondre quelque chose!
– Moins pour saisir la ressemblance que pour vérifier si l’on a vu juste également sur le plan intérieur.
Et en disant cela, je sentais combien c’était faux. Pendant des a
D’après l’éto
– Il ne faut pas prendre cela au pied de la lettre, lui dis-je pour m’excuser.
Elle me regarda très attentivement accentuer les reliefs avec le burin.
– Ce doit être incroyablement difficile de reproduire le modèle en pierre avec une exactitude parfaite?
– C’est un travail mécanique. Au moins en partie.
Pause.
– Je pourrai voir la gemme quand elle sera finie?
– Elle est pour vous, Mirjam.
– Non, non; ce ne serait pas, pas… Je vis ses mains devenir nerveuses, et l’interrompis très vite:
– Vous ne voulez pas même accepter cette petite chose de moi? Je voudrais, je devrais faire plus pour vous.
Elle détourna précipitamment son visage. Qu’avais-je dit là! J’avais dû la blesser au plus profond d’elle-même. J’avais l’air de vouloir faire allusion à sa pauvreté.
Pouvais-je encore rattraper ma maladresse? Ne risquai-je pas de l’aggraver davantage? Je pris mon élan.
– Écoutez-moi tranquillement, Mirjam, je vous le demande en grâce. J’estime tant votre père, vous ne pouvez pas vous en faire une idée.
Elle me regarda, incertaine, sans comprendre. «Oui, oui… infiniment. Plus que ma propre vie.
– Parce qu’il vous a secouru pendant que vous étiez sans co
Je sentis qu’elle ignorait le lien qui m’attachait à lui. Prudemment, je tâtai le terrain pour savoir jusqu’où je pouvais aller sans révéler ce qu’il lui avait tu.
– L’aide intérieure est à mettre bien plus haut que l’aide extérieure, à mon sens. Je veux dire celle que l’influence spirituelle d’un homme fait rayo
– Et il a…?
– Oui, c’est cette aide-là que votre père m’a apportée! – Je lui pris la main. – Ne voyez-vous pas que ce serait mon plus cher désir de do
Elle secoua la tête.
– Vous croyez que je me sens malheureuse ici?
– Certainement pas. Mais peut-être avez-vous parfois des soucis dont je pourrais vous délivrer? Vous avez le devoir, vous m’entendez, le devoir de me laisser en prendre une part. Pourquoi vivre tous les deux dans cette ruelle sombre et triste si vous n’y êtes pas obligés? Vous êtes encore si jeune, Mirjam et…
– Vous y vivez bien vous-même, monsieur Pernath, interrompit-elle en souriant. Qu’est-ce qui vous attache à cette maison?