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VIII
Cependant, tout le quartier causait de la grande voie qu'on allait ouvrir, du nouvel Opéra à la Bourse, sous le nom de rue du Dix-Décembre. Les jugements d'expropriation étaient rendus, deux bandes de démolisseurs attaquaient déjà la trouée, aux deux bouts, l'une abattant les vieux hôtels de la rue Louis-le-Grand, l'autre renversant les murs légers de l'ancien Vaudeville; et l'on entendait les pioches qui se rapprochaient, la rue de Choiseul et la rue de la Michodière se passio
Mais ce qui remuait le quartier plus encore, c'étaient les travaux entrepris au Bonheur des Dames. On parlait d'agrandissements considérables, de magasins gigantesques tenant les trois façades des rues de la Michodière, Neuve-Saint-Augustin et Monsigny. Mouret, disait-on, avait traité avec le baron Hartma
Lorsque, le lendemain, Denise se rendit avec Pépé chez l'oncle Baudu, la rue était justement barrée par une file de tombereaux, qui déchargeaient des briques devant l'ancien Hôtel Duvillard. Debout sur le seuil de sa boutique, l'oncle regardait d'un œil morne. À mesure que le Bonheur des Dames s'élargissait, il semblait que le Vieil Elbeuf diminuât… La jeune fille trouvait les vitrines plus noires, plus écrasées sous l'entresol bas, aux baies rondes de prison; l'humidité avait encore déteint la vieille enseigne verte, une détresse tombait de la façade entière, plombée et comme amaigrie.
– Vous voilà, dit Baudu. Prenez garde! ils vous passeraient sur le corps.
Dans la boutique, Denise éprouva le même serrement de cœur. Elle la revoyait assombrie, gagnée davantage par la somnolence de la ruine; des angles vides creusaient des trous de ténèbres, la poussière envahissait les comptoirs et les casiers; tandis qu'une odeur de cave salpêtrée montait des ballots de draps, qu'on ne remuait plus. À la caisse, Mme Baudu et Geneviève se tenaient muettes et immobiles, comme dans un coin de solitude, où perso
– Bonsoir, ma tante, dit Denise. Je suis bien heureuse de vous revoir, et si je vous ai fait de la peine, veuillez me le pardo
Mme Baudu l'embrassa, très émue.
– Ma pauvre fille, répondit-elle, si je n'avais pas d'autres peines, tu me verrais plus gaie.
– Bonsoir, ma cousine, reprit Denise, en baisant la première Geneviève sur les joues.
Celle-ci s'éveillait comme en sursaut. Elle lui rendit ses baisers, sans trouver une parole. Les deux femmes prirent ensuite Pépé, qui tendait ses petits bras. Et la réconciliation fut complète.
– Eh bien! il est six heures, mettons-nous à table, dit Baudu. Pourquoi n'as-tu pas amené Jean?
– Mais il devait venir, murmura Denise embarrassée. Justement, je l'ai vu ce matin, il m'a formellement promis… Oh! il ne faut pas l'attendre, son patron l'aura retenu.
Elle se doutait de quelque histoire extraordinaire, elle voulait l'excuser d'avance.
– Alors, mettons-nous à table, répéta l'oncle.
Puis, se tournant vers le fond obscur de la boutique:
– Colomban, vous pouvez dîner en même temps que nous. Perso
Denise n'avait pas aperçu le commis. La tante lui expliqua qu'ils avaient dû congédier l'autre vendeur et la demoiselle. Les affaires devenaient si mauvaises, que Colomban suffisait; et encore passait-il des heures inoccupé, alourdi, glissant au sommeil, les yeux ouverts.
Dans la salle à manger, le gaz brûlait, bien qu'on fût aux longs jours de l'été. Denise eut un léger frisson en entrant, les épaules saisies par la fraîcheur qui tombait des murs. Elle retrouva la table ronde, le couvert mis sur une toile cirée, la fenêtre prenant l'air et la lumière au fond du boyau empesté de la petite cour. Et ces choses lui paraissaient, comme la boutique, s'être assombries encore et avoir des larmes.
– Père, dit Geneviève, gênée pour Denise, voulez-vous que je ferme la fenêtre? Ça ne sent pas bon.
Lui, ne sentait rien. Il resta surpris.
– Ferme la fenêtre, si cela t'amuse, répondit-il enfin. Seulement, nous manquerons d'air.
En effet, on étouffa. C'était un dîner de famille, fort simple. Après le potage, dès que la bo
– Mon Dieu! tu es bien libre de soutenir ces grandes chabraques de maisons… Chacun son idée, ma fille… Du moment que ça ne t'a pas dégoûtée d'être salement flanquée à la porte, c'est que tu dois avoir des raisons solides pour les aimer; et tu y rentrerais, vois-tu, que je ne t'en voudrais pas du tout… N'est-ce pas? perso
– Oh! non, murmura Mme Baudu.
Denise, posément, dit ses raisons, comme elle les disait chez Robineau: l'évolution logique du commerce, les nécessités des temps modernes, la grandeur de ces nouvelles créations, enfin le bien-être croissant du public. Baudu, les yeux arrondis, la bouche épaisse, l'écoutait, avec une visible tension d'intelligence. Puis, quand elle eut terminé, il secoua la tête.
– Tout ça, ce sont des fantasmagories. Le commerce est le commerce, il n'y a pas à sortir de là… Oh! je leur accorde qu'ils réussissent, mais c'est tout. Longtemps, j'ai cru qu'ils se casseraient les reins; oui, j'attendais ça, je patientais, tu te rappelles? Eh bien! non, il paraît qu'aujourd'hui ce sont les voleurs qui font fortune, tandis que les ho
Une sourde colère le soulevait peu à peu. Il brandit tout d'un coup sa fourchette.
– Mais jamais le Vieil Elbeuf ne fera une concession!… Entends-tu, je l'ai dit à Bourras: «Voisin, vous pactisez avec les charlatans, vos peinturlurages sont une honte.»
– Mange donc, interrompit Mme Baudu, inquiète de le voir s'allumer ainsi.
– Attends, je veux que ma nièce sache bien ma devise… Écoute ça, ma fille: je suis comme cette carafe, je ne bouge pas. Ils réussissent, tant pis pour eux! Moi, je proteste, voilà tout!
La bo
– Franchement, tu ne peux les défendre. Me vois-tu joindre un rayon de casseroles à mon commerce de draps? Hein? tu dirais que je suis fou… Avoue au moins que tu ne les estimes pas.
La jeune fille se contenta de sourire, gênée, comprenant l'inutilité des bo
– Enfin, tu es pour eux. Nous n'en parlerons plus, car il est inutile qu'ils nous fâchent encore. Ce serait le comble, de les voir se mettre entre ma famille et moi!… Rentre chez eux, si ça te plaît, mais je te défends de me casser davantage les oreilles avec leurs histoires!
Un silence régna. Son ancie